Néanmoins, l’hermétisme du style, l’attrait du merveilleux et l’étrangeté de l’argument ont bien révélé le talent novateur d’un jeune écrivain qui se réclamait à la fois de la légende arthurienne et de l’hégélianisme.
Son chef œuvre fut certainement les "Rivages des Syrtes". Dans ce roman distingué par un prix Goncourt qui sera refusé par l’auteur pour des « raisons éthiques », le lecteur peut entrevoir une improbable Libye, aux nombreux toponymes vénitiens, où Aldo et Vanessa tentent vainement de réveiller la vocation conquérante d’une cité assoupie depuis trois siècles. Cette œuvre a beaucoup impressionné par son intense climat d’attente mystérieuse, à demi rêvée, par la beauté dépouillée de ses paysages. On peut y voir aisément aussi une réflexion sur l’histoire et sur la philosophie, sur le mouvement inéluctable qui conduit les communautés humaines de la culture à la civilisation, puis à son extinction.
Julien Gracq fut également pamphlétaire dans "La littérature à l’estomac" (1950), où il stigmatisait les moeurs littéraires, poète dans "Liberté grande" (1947), critique dans "Préférences" (1967), nouvelliste dans "La presqu’île" (1970) et, bien sûr, romancier dans "Un beau ténébreux" (1945) ou "Un balcon en forêt" (1958).
Son œuvre traduite en plusieurs langues ne fut malheureusement jamais éditée en poche. Mais, ses textes qui n’avaient connu que des tirages limités, ne l’avaient guère empêché d’acquérir un immense prestige auprès d’un public lettré.
Né le 27 juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil, Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, était agrégé d’histoire et de géographie et a commencé à écrire tout en enseignant dans des lycées. Il a choisi le nom de Gracq pour de simples "raisons de rythme et de sonorité". Et ben oui, mesdames, messieurs, la vie pour notre regretté Julien Gracq n’était qu’une affaire de rythme et de sonorité. Enfin, une chose est sûre : il serait rare dans le monde d’aujourd’hui de trouver de pareils hommes qui illustreraient de telles hautes conceptions…
