Serge Scotto a décidé d’entrer dans la tête d’un pédophile comme on entre en littérature, comme on franchit une étape.
Il passe du polar marseillais aux prémices d’une oeuvre pertinente, iconoclaste, au verbe juste et fort, il expérimente les fondements mêmes de la Littérature.
La pédophilie dans "Massacre à l’espadrille" n’est qu’un odieux prétexte car c’est du portrait d’un homme dont il s’agit. Le caractère propre d’un quarantenaire fan de Wonder Woman, ancien bon fils qui savait s’occuper tout seul dans son coin, un garçon sans histoire qui a "juste" comme particularité d’aimer les enfants jusqu’à vouloir les posséder ou les tuer.
Amoral, immoral, inacceptable, gerbant, honteux. Non, rien de tout cela. Juste un roman générationnel, audacieux, libre qui nous montre que les histoires intimes sont toujours plus complexes que leur simplification médiatique caricaturale, qu’un pédophile est avant tout un homme et qu’un humain, même le plus criminel qui soit peut nous instruire dans notre connaissance de l’autre.
Le "je" de "Massacre à l’espadrille" est un branleur dans tous les sens du terme qui achète son ordinateur chez Darty, fait du camping, va à la pêche aux poissons et aux petits enfants.
Serge Scotto nous narre un parcours humain entre rires et larmes, entre anecdotes et exploration fine de l’humanité la plus banale et la plus tragique.
Beaucoup de gens vont mal juger ce livre surtout ceux qui ne l’auront pas lu, s’arrêtant au titre, au pitch, préférant analyser avec leurs préjugés plutôt que leur sens critique. Peu importe à côté du sujet il y a une voix, une écriture rare et incroyablement maîtrisée et des trouvailles saisissantes dans des assertion à couper le souffle que je préfère vous laisser découvrir dans le texte.
Un livre prenant, haletant, dérangeant dans tous les sens du terme, entre Simenon, Linda Carter et Nabokov, Serge Scotto inscrit son nom au Panthéon des Lettres vivantes, il rencontre son siècle pétrit de moralité et lui assène un coup salvateur. Il ose et triomphe de la médiocrité en poussant un cri du non qui nous fait avancer dans notre connaissance de l’Autre. A lire absolument.
