Yves Klein et la dématérialisation du monde par la couleur.
Par son universalité, la couleur tend à cristalliser les penchants mystiques.
Les chrétiens, par exemple, n’ont de cesse de l’invoquer en tant que lumière, révélation et force ascensionnelle. Porteuse de vie et ouvrant sur l’infini, elle est cette « matière sensibilisée »* permettant à l’homme de jeter un pont entre sa réalité et l’espace, entre le monde tangible et l’univers des idées.
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Lorsqu’il commence à peindre, Yves Klein (né à Nice en 1926) se concentre immédiatement sur les monochromes : aucune forme ne vient parasiter les aplats de couleurs unies destinés à atteindre un absolu spirituel. "Jamais par la ligne, on n’a pu créer dans la peinture une quatrième, cinquième ou une quelconque autre dimension ; seule la couleur peut tenter de réussir cet exploit."* Plongeant son regard dans la couleur, le spectateur est renvoyé à lui-même et à sa propre sensibilité et, simultanément, il se trouve propulsé dans un espace infini libéré de toute subjectivité.
A partir de 1957, après un voyage à Assise où il admire les cieux étoilés de Giotto - le précurseur du monochrome, selon Klein - l’artiste réduit sa palette à la seule couleur bleue. Etant la plus abstraite des couleurs, elle lui permet mieux que toute autre de réaliser son programme artistique : "Toutes les couleurs amènent des associations d’idées concrètes matérielles ou tangibles d’une manière psychologique, tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel. Ce qu’il y a après tout de plus abstrait dans la nature tangible et visible".**.
Le bleu c’est aussi la couleur spirituelle par excellence en référence à la voûte céleste et au monde des idées qui lui est associé : introduit en 1947 dans l’ordre ésotérique de la Rose-croix, Yves Klein est très sensible aux symboles de la cosmologie. Nombres de ses croyances viennent de l’ouvrage pilier de cet ordre, la Cosmogonie des Rose-croix, ouvrage écrit par Max Heindel. Il s’agit d’aspirer à une dématérialisation du monde, au dépassement des formes finies afin d’embrasser l’espace tout entier, infini.
Créer une couleur, pour l’artiste devint alors le moyen idéal de s’apparenter à Dieu en outrepassant les limites de la nature.
Pour créer son fameux bleu « IKB » (« International Klein Blue »), Klein a longtemps travaillé avec un chimiste. Le résultat est celui qu’on connaît, un magnifique bleu outre-mer profond, mat et lumineux aux phosphorescences violacées, pour lequel il dépose un brevet en 1960. Le spectateur, littéralement pris physiquement par les radiations émises par cette couleur, se retrouve projeté dans un espace inconnu et sensible. L’expérience est saisissante.
Entre 1955 et 1962, Klein a réalisé quelque 194 monochromes, d’une variété de supports, de formats, de textures. Le choix des dimensions n’est pas anodin puisque la plupart de ses toiles font 2m x 1m50, "à peine plus hautes que la moyenne des spectateurs et d’une largeur inférieure à l’envergure des bras"***.
Car il s’agit bien de réintroduire le vivant dans son œuvre : d’abord avec des éponges, puis avec des corps humains, la couleur devient le support du vivant. En 1958, l’artiste déclare : "Grâce aux éponges, matière sauvage vivante, j’allais pouvoir faire les portraits des lecteurs de mes monochromes qui, après avoir vu, après avoir voyagé dans le bleu de mes tableaux, en reviennent totalement imprégnés en sensibilité comme des éponges".
***De 1958 à 1962 il réalise plus de 215 sculptures-éponges (dont L’Arbre, grande éponge bleue représenté ci-dessus) dans une recherche de prise directe de la couleur avec l’espace réel.
En 1960 à Paris, il organise une performance, les Anthropométries de l’époque bleue : pendant laquelle trois modèles nues s’enduisent de peinture bleue pour
déposer l’empreinte de leur corps sur des papiers blancs. Il invente ainsi la technique des pinceaux humains.
Ces démarches conduisent finalement et naturellement Klein à dépasser la couleur pour se débarrasser de ce qu’elle offre encore de matériel. C’est un premier pas vers l’absence même de couleur, vers un vide total qu’il crée et expose en 1958 à Paris : les murs de la galerie sont repeints par lui en blanc et le public est invité à ne regarder... rien. Cette fois le silence est complet et l’art hors limite.
De là à effectuer virtuellement un saut dans l’espace, il n’y a qu’un pas que l’artiste franchit lorsqu’il se jette en 1960 du deuxième étage d’un immeuble, créant son fameux Saut dans le Vide dans une ultime tentative d’osmose avec l’espace.(Il n’en meurt pas mais décède deux ans plus tard à l’âge de 46 ans lors de sa troisième crise cardiaque).
La fin de son manifeste est parlante : « Longue vie à l’immatériel ! »***
*"Sur la monochromie", in Yves Klein, Centre Georges Pompidou, Paris, 1983.
**in L’architecture de l’air, Conférence de la Sorbonne, 1959
*** Yves Klein, Le Manifeste de l’Hôtel de Chelsea, 1961
Exposition : Colour after Klein, Barbican Center, Londres, jusqu’au 11 septembre
Centre Pompidou, Paris, collection permanente (en particulier on peut y voir le Monochrome bleu, 1960 ainsi que « l’arbre », grande éponge bleue, 1962)
