Art of Juliette

Les graines de couleur.

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Je ne remplis pas la feuille de couleurs. j’y
dépose les conditions de leur croissance.

Mes dessins ressemblent parfois à un potager.

J’y sème des couleurs, des formes et des
rondeurs comme d’autres sèment des graines.

Ce que je pose rencontre immédiatement ce qui
était déjà là. Une forme en déplace une autre. Une
couleur transforme sa voisine. L’espace laissé
entre deux éléments devient aussi actif que les
éléments eux-mêmes. La feuille s’organise par
relations successives.

Des cercles, des matrices, des oeufs,
des ovules.

Mes dessins commencent souvent par des
formes qui portent déjà une promesse de vie.

Je ne sais pas vraiment si je dessine une
cellule, une fleur, un insecte, un bourgeon ou une
planète.

Ces catégories se mélangent dans le dessin. Le
végétal rejoint l‘animal, le cellulaire touche au
cosmique, le floral se prolonge dans l’organique.
Une forme commence dans un règne et poursuit
sa croissance dans un autre.

Les lignes deviennent des tiges, les points
ressemblent à des graines, les formes rondes
attendent leur germination, puis apparaissent des
passages, des ponts, des chemins, des
raccourcis.

Le regard circule comme on traverse
un paysage.

Des tortues deviennent roses, des citrouilles
choisissent le bleu, des méduses perdent leurs
aiguillons pour devenir presque tendres.

Tout semble étrange et pourtant tout y trouve
sa place.

Je dépose une couleur, puis une deuxième.

La première change.

Le rose n’est plus le même lorsqu’un violet
s’approche de lui. Un jaune déplace la présence
du bleu. Une couleur sombre peut rendre visible
une nuance jusque-là presque absente.

Lorsque je pose un violet foncé sur un violet
plus clair, je ne cherche pas seulement un
contraste, j’aide une couleur à mûrir.

Je lui donne davantage de profondeur, de
densité, de présence.

La couleur agit au-delà de l’endroit où je la pose.
Elle modifie ce qui l’entoure et reçoit en retour
l’action des autres couleurs.

Les couleurs ne s’additionnent pas. Elles se
transforment mutuellement.

C’est ce qui les rapproche des graines.

Une graine ne pousse pas indépendamment de ce
qui l’entoure. Son devenir dépend de la place dont
elle dispose, des présences voisines, de la lumière
qu’elle reçoit, de ce qui pousse avant elle et
autour d’elle.

Mes couleurs obéissent à cette interdépendance.

Je décide de déposer un rose. Je ne décide pas
entièrement de ce que ce rose fera au dessin.

Certaines grandissent immédiatement.

D’autres attendent longtemps avant de révéler
leur nécessité.

Une couleur peut rester presque silencieuse
pendant une grande partie du travail. Puis une
forme apparaît à l’autre extrémité de la feuille et
quelque chose les relie. La première n’a pas
changé matériellement. C’est l’ensemble de ses
relations qui a changé.

Je ne regarde plus seulement ce que j’ai dessiné.
Je regarde entre ce que j’ai dessiné.

Une distance devient trop courte. Une zone
manque d’air. Une répétition commence à saturer
l’espace. Une couleur prolifère et doit être
contenue. Une autre disparaît presque et
demande à revenir. Une forme que j’aime ne
supporte rien à côté d’elle.

Le vide participe lui aussi à l’écosystème.

À mesure que la feuille se densifie, mes choix
deviennent moins nombreux et plus précis.
Chaque intervention ferme certaines possibilités
et en ouvre d’autres. La forme que j’ajoute
transforme la place disponible. La couleur que je
pose change celles que je pourrai encore
Introduire.

Le dessin produit progressivement ses propres
conditions de continuation.

Je reste celle qui tient le stylo. Pourtant, je ne
travaille plus devant une surface disponible. Je
travaille à l’intérieur d’une situation construite par
mes gestes précédents.

Chaque geste doit désormais tenir compte de ce
qui existe.

Chaque couleur y est une semence plutôt qu’un
simple pigment.

Chaque pastille colorée est une semence
déposée avec patience.

Leur importance ne dépend pas de leur
dimension. Une pastille minuscule peut déplacer
l’équilibre d’une feuille entière. Une grande
surface colorée peut rester silencieuse. Ce qui
compte est moins la quantité de couleur que la
relation qu’elle introduit.

Je reviens sur certaines zones sans savoir
immédiatement si elles demandent davantage ou
si elles sont déjà complètes.

Car cultiver n’est pas remplir.

Une couleur supplémentaire peut renforcer un
équilibre ou le détruire. Une répétition peut
construire un rythme puis devenir envahissante.
Le geste nécessaire quelques instants auparavant
peut devenir celui auquel je dois résister.

La croissance du dessin passe aussi par l’arrêt.

Je dois reconnaître le moment où continuer à
semer empêcherait ce qui est déjà là d’exister.

Le potager prend alors un autre sens. Il ne
désigne plus seulement la prolifération de formes
végétales, animales ou cellulaires qui traverse
mes dessins. Il désigne un ensemble
d’interdépendances.

Rien n’y pousse seul.

Chaque couleur transforme les conditions
d’existence des autres.

Je dépose une graine de couleur.

Elle transforme la feuille.

La feuille transforme mon prochain geste.

Et le dessin continue ainsi à pousser, entre ce que
j’y dépose et ce qu’il m’apprend à ne plus ajouter.

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