Car avant de condamner l’art contemporain en bloc, il faudrait déjà rappeler une évidence : il n’existe pas un art contemporain mais des milliers d’artistes, de pratiques et de démarches différentes. Mettre dans le même sac un peintre travaillant seul pendant six mois sur une toile, une plasticienne réalisant une installation monumentale et Maurizio Cattelan scotchant une banane sur un mur revient à résumer tout le cinéma mondial à un seul film.
Et puis il y a ce fameux urinoir.
En 1917, Marcel Duchamp présente Fountain, un urinoir industriel renversé et signé « R. Mutt ». Nous ne sommes donc même pas encore dans « l’art contemporain » au sens chronologique habituel. Duchamp pose surtout une bombe intellectuelle : est-ce la fabrication de l’objet qui fait l’œuvre, ou le choix de l’artiste et le contexte dans lequel l’objet est présenté ?
Plus d’un siècle après, nous continuons à en discuter. Pour une plaisanterie supposément vide, elle s’est révélée remarquablement persistante.
Même phénomène avec Comedian, la célèbre banane fixée au mur par du ruban adhésif de Maurizio Cattelan. L’œuvre a été vendue chez Sotheby’s en novembre 2024 pour 6,24 millions de dollars, frais compris. Ce montant spectaculaire nourrit évidemment l’idée d’un marché devenu fou. Mais l’acheteur n’acquérait pas simplement « une banane à six millions » : l’œuvre repose notamment sur un certificat d’authenticité et des instructions permettant sa réinstallation. La banane elle-même est remplaçable.
Voilà précisément où naît le malentendu.
Depuis Duchamp, une partie de l’art ne cherche plus principalement à produire un bel objet. Elle cherche à produire une idée, une perturbation ou une question. On peut trouver cette évolution passionnante, prétentieuse, drôle, irritante ou complètement stérile. Mais réduire le phénomène à une escroquerie empêche de comprendre ce qui s’est réellement passé dans l’histoire de l’art.
En revanche, défendre l’existence de l’art contemporain ne signifie absolument pas défendre son marché.
Celui-ci peut atteindre des niveaux de spéculation vertigineux. La valeur artistique, la notoriété, la rareté, le prestige d’une galerie, l’histoire de propriété d’une œuvre et la puissance financière des collectionneurs s’entremêlent. Une adjudication à plusieurs millions ne constitue donc pas la démonstration mathématique qu’une œuvre serait « meilleure » qu’une autre. Le prix mesure ce que quelqu’un est disposé à payer dans un marché donné ; il ne fournit pas une unité scientifique de beauté ou de génie.
C’est probablement là que la critique populaire touche quelque chose de juste. Lorsque le discours institutionnel devient volontairement opaque, lorsque trois paragraphes de jargon sont nécessaires pour expliquer un objet dérisoire, lorsque la cote d’un artiste semble davantage dépendre de son réseau que de son travail, la défiance n’a rien d’absurde.
Et l’art contemporain lui-même adore jouer avec cette défiance.
Banksy en a donné une illustration spectaculaire en 2018 : quelques secondes après l’adjudication de Girl with Balloon chez Sotheby’s, l’œuvre s’est partiellement autodétruite grâce à un mécanisme caché dans son cadre. Le geste semblait se moquer du marché de l’art. Ironie parfaite : l’œuvre, rebaptisée Love is in the Bin, a ensuite été revendue en 2021 pour 18,6 millions de livres.
Le marché est capable de transformer sa propre critique en produit de luxe.
Voilà peut-être une question plus intéressante que « l’art contemporain est-il une arnaque ? ».
Qui décide aujourd’hui de ce qui vaut quelque chose ?
L’artiste ? Le musée ? Le galeriste ? Le commissaire d’exposition ? Le collectionneur milliardaire ? La maison de ventes ? Les médias ? Le public ? Probablement tous à des degrés différents. Et cette mécanique de légitimation mérite largement d’être interrogée.
Mais il reste un problème pour les partisans de la grande escroquerie : cela fait maintenant plusieurs générations que l’art conceptuel, minimal, performatif et les innombrables mouvements qui lui ont succédé produisent des œuvres, des artistes, des musées, des controverses et surtout de nouvelles façons de regarder le monde.
Une arnaque peut durer longtemps. Mais lorsqu’elle transforme durablement notre définition même de l’art, il faut peut-être trouver un autre mot.
On peut détester une banane scotchée au mur. On peut considérer qu’un monochrome est une plaisanterie. On peut sortir d’une exposition en pensant : « mon fils de six ans pourrait faire pareil ».
C’est parfaitement permis.
Mais il faut alors accepter cette petite perversité de l’art contemporain : au moment précis où nous commençons à nous demander si ce que nous regardons est réellement de l’art, l’œuvre a peut-être déjà réussi une partie de son travail.




