Ce sont des ronds, des lignes, des formes
imparfaites.
Je dessine à main levée, une main
déterminée, parfois fragilisée par des années
de travail.
Ma main gauche s’est lentement
transformée.
Ses doigts ne se déploient plus tout à fait
comme autrefois. Une courbure s’est
installée. Une tension demeure. Quelque
chose s’est inscrit dans la manière même
dont la main se tient.
Elle s’est recroquevillée au fil des milliers
de dessins.
Aucun geste ne suffit à expliquer cette forme.
Aucun dessin ne peut la revendiquer. Ce sont
les répétitions, les pressions, les heures
accumulées. Une transformation trop lente
pour être perçue pendant qu’elle avait lieu.
Ses longs doigts portent la mémoire de
gestes qui les ont façonnés.
Cette mémoire est aussi une empreinte. Elle
apparaît dans une articulation, un pli, une
courbure. À force d’être répété, le geste finit
par sculpter la main qui l’accomplit.
Lorsque je regarde cette main, je reconnais
déjà le dessin.
Le dessin possède un endroit et un envers.
L’endroit reste sur la feuille. La pression de la
main y devient trait, ligne, couleur. Le papier
conserve ce que le geste lui a donné.
L’envers demeure sur le corps. Il est plus lent,
moins visible. Il se dépose dans la main, dans
ses tensions, dans la position des doigts.
Ma main ne ressemble à aucun de mes
dessins. Elle n’en reproduit aucune forme. Elle
porte l’empreinte de leur répétition.
Un geste s’achève. Un autre vient. Puis un
autre. Pris séparément, chacun semble
disparaître avec le trait qu’il vient de produire.
Ensemble, ils composent une durée qui finit
par devenir visible dans le corps qui les
accomplit.
La feuille garde l’empreinte de ma main. Ma
main garde l’empreinte du dessin.
Je regarde mes doigts comme une matière
lentement travaillée. Les dessins sont
dispersés sur des feuilles, rangés, déplacés,
parfois oubliés. Dans ma main, leurs heures
se sont déposées sans bruit.
Ses plis, ses empreintes, ses lignes
semblent poursuivre leur chemin sur le papier,
comme si les lignes ne naissaient pas sur la
feuille, mais dans la peau.
Le papier reçoit ma main. Ma main reçoit le
papier. Entre les deux, le geste passe, revient,
recommence.
La main dessine.
Le geste se répète.
La répétition sculpte.
À force de tracer des lignes, le geste finit par
laisser sa propre ligne dans le corps.




