La précision de mes traits est parfois si
exigeante que je dessine en apnée.
Je retiens ma respiration comme si le
moindre souffle pouvait infléchir une ligne,
déplacer une forme ou troubler la netteté d’un
contour.
Je ne décide pas toujours de retenir mon
souffle. Cela arrive lorsque le trait exige une
attention plus étroite. L’air reste suspendu. Le
thorax bouge moins. Autour de la main, le
corps réduit ses mouvements.
Mon souffle cesse d’accompagner le
dessin et entre dans le dessin.
Le dehors s’éloigne. Mon attention descend
vers quelques millimètres de papier, la pointe
du crayon, la résistance de la surface. À
mesure que le champ se resserre, la matière
prend toute sa place. Je ne regarde plus ma
main dessiner. Je suis dans ce qu’elle fait.
La pointe avance. Le papier résiste, puis cède
légèrement. La pression change. Ma main
répond à ce qu’elle rencontre. Le trait naît
entre la pointe qui avance, la surface qui lui
résiste et mon corps qui retient son souffle.
Pendant quelques secondes, la distance se
réduit. La feuille n’est plus devant moi. Le
geste et la matière deviennent difficiles à
séparer. Je fais corps avec ce contact.
Puis le trait atteint son terme.
L’air revient. Le thorax reprend son
mouvement. Le champ s’élargit. Les bruits
retrouvent leur distance. La pièce revient
autour de la feuille. Je découvre alors la
profondeur à laquelle mon attention était
descendue.
Je recommence.
Tous les traits ne demandent pas cette
profondeur. Certains avancent avec le souffle.
d’autres le suspendent. Dans un même
dessin, mon corps passe d’un état à l’autre :
respirer, retenir, tracer, relâcher.
L’apnée ne stabilise pas seulement ma main.
Pendant quelques secondes, elle réduit la
distance entre mon corps et la matière.
Je retiens l’air. La pointe touche le papier.
Tout se resserre autour de ce contact.
Puis j’expire.
Je reviens à la surface.




