Je dessine à partir de ce que je vois, mais le
mouvement ne va pas dans un seul sens. Ce
que la feuille reçoit du dehors revient vers lui.
Après avoir dessiné, mon regard ne retrouve
pas exactement son état précédent.
Le dessin possède deux présences, l’une
appartient au papier, l’autre au regard.
La première demeure sur la feuille. La
seconde m’accompagne lorsque je m’en
éloigne. Je n’emporte ni les lignes ni les
couleurs. J’emporte une manière de
reconnaître leurs relations.
Lorsque je marche, lorsque j’observe un
arbre, une pierre, une herbe ou une couleur, le
dessin continue de travailler.
Un intervalle entre deux branches devient
précis. Une couleur presque absorbée par
une autre retient mon attention. Un vide fait
apparaître la forme qui le borde. Rien de cela
n’est nouveau. C’est mon regard qui l’est.
Je ne retrouve pas mon dessin dans le
monde. Je rencontre des rapports auxquels il
m’a rendue sensible.
Ce que j’ai longuement observé sur la feuille
prépare mon attention à reconnaître ailleurs
une relation qui ne lui ressemble pas. Une
proximité, un écart, une intensité suffisent. Le
dessin ne fournit pas de modèle. Il rend mon
regard disponible à ce qui, auparavant, serait
resté en retrait.
Puis le mouvement s’inverse. Ce que je vois
dehors revient vers la feuille. Mais le regard
qui l’y conduit a déjà été déplacé par les
dessins précédents. Voir conduit au dessin.
Dessiner reconduit au visible. Entre les deux,
l’attention se transforme.
Je ne dessine donc pas seulement ce que
mon regard a rencontré. En dessinant, je
prépare aussi ce qu’il pourra rencontrer
ensuite.
Le papier change, les saisons changent, le
corps change, l’attention continue.
Je quitte la feuille. Le dessin reste là. Mon
regard repart avec ce qu’il vient d’apprendre.



