Car l’enquête publiée le 28 septembre ne repose pas sur une simple capture d’écran retrouvée au hasard d’Internet. Mediapart explique avoir travaillé sur des dizaines d’échanges écrits provenant d’un ensemble documentaire plus vaste, avoir procédé à leur authentification et avoir complété ce matériau par des témoignages. Jordan Bardella conteste catégoriquement être l’auteur des propos qui lui sont attribués, parle de « faux grossiers » et a engagé une procédure judiciaire contre le journal. (Mediapart)
Reste alors la question de l’origine des informations. Mediapart protège naturellement ses sources et rien ne permet, à ce stade, d’identifier publiquement celui ou ceux qui ont transmis les documents. Parler avec certitude d’une « taupe du RN » serait donc aller trop vite. Les éléments concernés remontent aux années 2013-2015, à une époque où Bardella évoluait dans les réseaux militants du FN en Seine-Saint-Denis. L’éventuelle source pourrait donc aussi bien être un ancien militant, une ancienne connaissance, un destinataire ou détenteur de conversations anciennes qu’une personne encore présente aujourd’hui au RN.
Cette dernière piste est d’autant plus difficile à démêler que plusieurs affaires de fuites semblent actuellement se superposer. Le Monde rapporte ainsi qu’une chasse à une supposée « taupe » s’est développée au RN à propos d’informations internes transmises à Libération, notamment sur les tensions du parti et le train de vie de son président. Le média L’Infiltré avait même annoncé qu’il révélerait l’identité de cette source avant de finalement ne pas le faire. Rien ne démontre cependant que cette supposée source de Libération soit également à l’origine des documents obtenus par Mediapart. (Le Monde)
Un autre élément nourrit les spéculations. Jean-Philippe Tanguy, député RN, a publiquement avancé l’hypothèse d’anciens militants d’extrême droite écartés ou devenus hostiles au parti. Mais interrogé sur les preuves dont il disposait, il a reconnu qu’il s’agissait de son « intime conviction ». Autrement dit : une accusation politique, pas une identification démontrée de la source. (RTL.fr)
Il faut également regarder du côté du milieu dans lequel évoluait le jeune Bardella. Le Monde a interrogé plusieurs anciens habitués du « Forum », lieu fréquenté dans les années 2010 par de jeunes militants frontistes de la région parisienne. Le quotidien décrit un univers où circulaient notamment les vidéos d’Alain Soral et de Dieudonné, tout en précisant que plusieurs témoins interrogés disent n’avoir personnellement jamais entendu Bardella tenir de propos antisémites. (Le Monde)
C’est peut-être là que se trouve la véritable clé de l’affaire : les années de jeunesse politique laissent énormément de traces. Messages privés, courriels, comptes sur les réseaux sociaux, discussions entre militants, archives personnelles… Des documents oubliés pendant dix ou quinze ans peuvent subsister chez plusieurs personnes. Il n’est donc même pas certain qu’il existe une seule « taupe ».
La question devient néanmoins politiquement sensible parce que l’enquête touche directement à l’histoire personnelle de celui qui dirige aujourd’hui le Rassemblement national. Bardella affirme que les documents sont fabriqués et voit dans leur publication une opération destinée à déstabiliser sa carrière politique. Mediapart affirme au contraire avoir authentifié indépendamment les échanges sur lesquels repose son enquête. La procédure judiciaire annoncée par Bardella pourrait désormais déplacer une partie de cette bataille sur le terrain judiciaire. (Reuters)
Alors, qui a parlé ?
Pour l’instant, nous n’en savons rien.
Un ancien camarade devenu ennemi ? Un militant écarté ? Plusieurs témoins indépendants ? Quelqu’un qui conservait simplement ses archives depuis treize ans ? Toutes ces hypothèses peuvent être envisagées, mais aucune ne peut aujourd’hui être présentée comme établie.
Une chose, en revanche, apparaît clairement : au-delà du contenu même des révélations, leur publication a déclenché une recherche des sources et une méfiance interne suffisamment fortes pour devenir elles-mêmes un sujet politique. Et parfois, dans une affaire de fuite, la chasse à la taupe en dit presque autant sur un parti que ce que la taupe supposée aurait livré.





