Dessiner ne consiste pas seulement à
entrer dans un monde de formes et de
couleurs.
Il faut aussi apprendre à en sortir.
Le dernier trait arrête ma main, mais il ne
m’arrête pas tout entière. Mon regard
demeure sur la feuille. Mes doigts restent
près des couleurs. La pièce m’entoure,
encore lointaine.
Je range les crayons un à un.
Les jaunes retrouvent les jaunes, les verts
rejoignent les verts, les rouges, les violets, les
bleus reprennent leur place.
Mes mains poursuivent encore le dessin en
rassemblant les couleurs.
Je ne trace plus. Je classe. Prendre une
couleur, la déplacer, la poser : le geste
ressemble encore au dessin, mais déjà il m’en
éloigne. Chaque crayon remis à sa place
augmente imperceptiblement la distance.
Mers mains commencent le retour avant moi.
Le souffle ralentit.
Le regard retrouve la pièce.
Les bruits reviennent peu à peu.
Un son se détache, puis un autre. La lumière
redevient celle de la pièce. Je sens la chaise
sous mon corps, mes pieds contre le sol,
l’espace derrière mon dos. Rien n’avait
disparu. Pourtant, tout revient.
Je n’abandonne pas le dessin.
Je l’accompagne jusqu’à son silence.
La main, le regard, l’ouïe et le corps ne
reviennent pas ensemble. La main ne trace
déjà plus lorsque les couleurs retiennent
encore le regard. Les bruits reprennent leur
place avant que je sente entièrement mon
corps dans la pièce. Je reviens par décalages.
Alors seulement le monde ordinaire
reprend sa place.
Le dessin est toujours devant moi. C’est la
distance qui a changé. Quelques instants
auparavant, j’agissais encore parmi ses
formes. Maintenant, je peux les regarder sans
les toucher.
Le prochain dessin est déjà présent.
Il n’appelle encore aucun geste. Entre celui
que je viens de quitter et celui qui viendra,
mon corps retrouve son propre rythme.
Le dessin ne s’arrête jamais vraiment.
Il change simplement de rythme.





