La première précaution est essentielle : toutes les femmes ayant une relation avec un détenu ne relèvent évidemment pas d’un même profil psychologique. Certaines connaissaient leur compagnon avant son incarcération. D’autres considèrent sincèrement qu’il a changé, qu’il mérite une seconde chance ou qu’il a été injustement condamné. Et aimer quelqu’un malgré son passé criminel n’est pas la même chose qu’être attiré précisément par sa criminalité.
C’est dans ce dernier cas qu’un terme apparaît dans la littérature psychiatrique et criminologique : l’hybristophilie. Le psychiatre Michel Bénézech la distingue justement de l’amour porté à quelqu’un en dépit de son crime : dans l’hybristophilie, le caractère transgressif ou criminel participe lui-même à l’attraction sexuelle ou amoureuse.
Ce mécanisme n’explique pourtant qu’une partie du phénomène. Une des rares études consacrées spécifiquement aux femmes recherchant des hommes incarcérés a étudié 89 participantes ayant volontairement commencé une relation avec un détenu. Les chercheuses soulignent avant tout la diversité de ces femmes. Deux profils de personnalité ressortaient davantage de leur échantillon : un profil qualifié de pragmatique/manipulateur et un autre davantage anxieux et introspectif. L’étude relevait également chez une partie des participantes des expériences difficiles durant l’enfance ou dans la famille. Ces résultats sont intéressants, mais l’échantillon est réduit et ne permet absolument pas de fabriquer le portrait-robot de « la femme qui aime les criminels ».
Il existe plutôt plusieurs logiques psychologiques susceptibles de se superposer.
Chez certaines femmes, il y a d’abord la fascination pour la puissance et la transgression. Le criminel violent représente celui qui a franchi les limites que la majorité des individus n’osera jamais franchir. Sa dangerosité devient paradoxalement une partie de son pouvoir de séduction. Dans sa forme la plus nette, c’est précisément ici que l’on se rapproche de l’hybristophilie : le crime ne constitue plus un obstacle à l’attirance, il participe à l’érotisation de l’homme.
Un autre profil est presque opposé : la sauveuse. Elle ne tombe pas amoureuse du monstre décrit dans le dossier judiciaire mais de l’homme qu’elle pense découvrir derrière lui. Elle se persuade parfois qu’elle seule peut comprendre sa souffrance, son enfance, ses blessures ou ses motivations. « Avec moi, il serait différent » devient alors une conviction centrale. Le criminel est progressivement réécrit en victime, en homme incompris ou en personnalité que l’amour pourrait réparer.
Le mécanisme peut conduire à une spectaculaire dissociation entre l’homme aimé et ses actes. Certaines compagnes de délinquants sexuels étudiées dans une recherche qualitative minimisaient ou réinterprétaient ainsi certains éléments des infractions de leur partenaire. Les chercheurs observaient également chez certaines un attachement insécure et un déséquilibre de pouvoir au sein du couple. Là encore, il ne s’agit pas d’une règle applicable à toutes ces relations.
Il existe également un paradoxe rarement évoqué : la prison peut rendre un homme dangereux psychologiquement rassurant.
Il est enfermé.
On sait où il est. Les visites ont des horaires. Les appels sont encadrés. La relation se construit essentiellement dans la parole, les lettres et l’attente. Il n’y a ni quotidien domestique, ni chaussettes qui traînent, ni courses au supermarché, ni véritable confrontation permanente avec l’autre. Chacun peut présenter une version extrêmement contrôlée de lui-même.
Une relation carcérale peut ainsi produire une intimité extraordinairement intense tout en maintenant une distance physique considérable. Des travaux menés auprès de femmes rendant visite à leur compagnon incarcéré montrent combien l’environnement pénitentiaire transforme la construction de l’intimité et augmente parfois la tension romantique et sexuelle précisément parce que le contact est restreint.
Pour une personne ayant peur de l’abandon ou, à l’inverse, de la proximité quotidienne, ce type de relation peut inconsciemment présenter un avantage étonnant : l’homme est émotionnellement présent mais matériellement absent.
Il peut aussi exister une forme de valorisation narcissique. Être « celle qu’il a choisie » parmi toutes ses correspondantes peut devenir extrêmement gratifiant, surtout lorsque le détenu est célèbre. La proximité avec un criminel médiatisé offre alors un sentiment d’exception : le monde entier connaît le meurtrier, mais moi seule connais « l’homme véritable ». Plus le personnage est inaccessible aux autres, plus cette place privilégiée peut sembler précieuse.
La notoriété amplifie évidemment le phénomène. Les grands criminels médiatisés sont transformés malgré eux — et parfois avec leur participation, en personnages publics. Photographies, documentaires, récits judiciaires et séries construisent autour d’eux une mythologie. La personne réelle risque progressivement de disparaître derrière un personnage. Le danger devient abstraction, presque fiction.
Un autre ressort est la rébellion sociale. Entretenir une relation avec quelqu’un que toute la société condamne revient parfois à affirmer : « Je ne pense pas comme vous. » La désapprobation familiale ou sociale peut même renforcer le couple. Une étude réalisée auprès de femmes ayant des partenaires incarcérés montre qu’elles peuvent subir ce que les chercheurs appellent une « stigmatisation par association ». Certaines cachent alors leur relation ; d’autres, au contraire, la revendiquent davantage.
Il faut enfin considérer quelque chose de beaucoup plus banal : la solitude. Un détenu dispose parfois de longues heures pour écrire, téléphoner, écouter et répondre. Une personne qui se sent peu regardée dans sa vie quotidienne peut soudain recevoir des lettres longues de plusieurs pages, des déclarations passionnées et une attention quotidienne. La relation acquiert très rapidement une intensité que beaucoup de rencontres ordinaires n’atteignent qu’après plusieurs mois.
C’est aussi pourquoi parler systématiquement de folie ou de pathologie serait faux. Les recherches disponibles sont peu nombreuses et décrivent des situations très différentes. L’histoire personnelle, l’attachement, le besoin de reconnaissance, l’idéalisation, la sexualité, la solitude, la fascination pour le danger ou le désir de sauver quelqu’un peuvent intervenir avec des proportions différentes.
L’hybristophilie demeure néanmoins le cas le plus spectaculaire : lorsque ce n’est plus l’homme qui séduit malgré son crime, mais le crime qui participe à son pouvoir de séduction.
C’est probablement cette inversion qui nous trouble autant. Là où la violence devrait provoquer la fuite, elle devient chez certaines personnes un élément du désir. Et derrière les murs d’une prison naît alors une étrange construction amoureuse : un homme potentiellement dangereux mais rendu inaccessible, une relation passionnelle débarrassée du quotidien, et parfois l’illusion fascinante d’être la seule personne au monde capable de voir l’être humain caché derrière le criminel.





