Car Mediapart ne dit pas avoir simplement retrouvé quelques publications oubliées au hasard d’une recherche sur Internet. Le média affirme avoir travaillé pendant plusieurs mois sur des dizaines de conversations écrites datant notamment de 2013 à 2015, provenant d’un ensemble documentaire plus vaste et complétées par des témoignages. Le journal assure également avoir procédé à une authentification indépendante de ces éléments. Jordan Bardella, de son côté, conteste formellement être l’auteur des propos qui lui sont attribués, parle de « faux grossiers » et a engagé une procédure en diffamation.
L’origine exacte des documents n’est pas publiquement établie. Mais l’hypothèse d’une source ayant connu Jordan Bardella à cette époque n’a désormais plus rien d’une simple spéculation extérieure au Rassemblement national : elle est évoquée au sein même du parti.
Jean-Philippe Tanguy, député RN et proche de Marine Le Pen, a ainsi déclaré sur LCI que les révélations provenaient, selon lui, d’anciens militants antisémites écartés du Front national. Il les a désignés par une formule particulièrement brutale, parlant de « racaille antisémite » qui aurait été « purgée » du parti après l’arrivée de Marine Le Pen à sa présidence. Lorsqu’on lui a demandé sur quelles preuves reposait son affirmation, Jean-Philippe Tanguy a toutefois reconnu qu’il s’agissait de son « intime conviction ». Rien ne permet donc, à ce stade, de présenter cette origine comme un fait établi.
Mais cette déclaration est politiquement intéressante. Elle montre que, jusque dans les rangs du RN, on envisage que des personnes issues des anciennes sphères militantes aient pu conserver des conversations, des archives ou simplement une connaissance suffisamment précise de cette période pour orienter une enquête journalistique.
Et c’est probablement là que se trouve l’une des clés permettant de comprendre comment fonctionne ce type d’investigation.
On imagine parfois le journaliste d’enquête comme quelqu’un découvrant miraculeusement un document oublié au fond d’Internet. La réalité est généralement plus prosaïque. Une enquête peut commencer par une source qui contacte un journaliste, par un ancien militant qui raconte ce qu’il a vu, par un document transmis, par une archive conservée pendant des années ou simplement par une indication suffisamment précise pour permettre ensuite aux journalistes de chercher et de recouper.
Dans le cas Bardella, cette piste est d’autant plus plausible que les éléments rapportés concernent une époque très particulière de sa trajectoire : celle du jeune militant du Front national en Seine-Saint-Denis. Les conversations examinées par Mediapart débuteraient à l’été 2013, quelques semaines avant ses 18 ans. Un an plus tard, Bardella devient secrétaire départemental du FN en Seine-Saint-Denis.
Autrement dit, il existait nécessairement autour de lui un environnement militant : camarades, responsables, interlocuteurs numériques, membres de groupes de discussion et personnes fréquentant les mêmes cercles politiques.
Certains de ces témoins sont aujourd’hui interrogés par la presse. Mediapart indique lui-même que son enquête repose non seulement sur des conversations mais également sur des témoignages. D’autres médias ont recueilli les souvenirs d’anciens proches ou militants de cette période, notamment au sujet de l’influence d’Alain Soral dans certains milieux de jeunes militants frontistes. Ces témoignages ne démontrent évidemment pas, à eux seuls, que Bardella est l’auteur des messages contestés, mais ils fournissent aux journalistes un contexte permettant de confronter les documents à des personnes ayant vécu cette époque.
C’est précisément ce qui distingue une fuite d’une enquête.
Quelqu’un peut fournir un document à un journaliste. Cela ne transforme pas automatiquement le document en information vraie. Le travail commence alors : déterminer sa provenance, rechercher d’autres traces, vérifier les dates, confronter les contenus à d’autres archives, retrouver les personnes présentes à l’époque et recueillir des témoignages indépendants.
C’est également pour cette raison que l’identité de la source n’est pas nécessairement la question centrale pour déterminer si les faits publiés sont exacts. Une source peut être animée par une vengeance personnelle, un désaccord politique ou n’importe quelle autre motivation et transmettre néanmoins un document authentique. Inversement, une source parfaitement désintéressée peut fournir un document faux. La motivation de celui qui transmet et l’authenticité de ce qu’il transmet sont deux questions différentes.
Dans cette affaire, une contradiction apparente apparaît d’ailleurs dans la défense du RN.
D’un côté, Jordan Bardella affirme que les conversations sont des faux. De l’autre, Jean-Philippe Tanguy avance que d’anciens militants auraient divulgué ces éléments à Mediapart. Or parler de personnes ayant « divulgué » d’anciennes conversations conduit inévitablement à s’interroger : que pouvaient-elles posséder et transmettre ?
Cela ne prouve absolument pas l’authenticité des messages. Tanguy lui-même reconnaît ne disposer que d’une conviction personnelle sur l’origine des révélations. Mais sa déclaration déplace involontairement le débat : la question n’est plus seulement « Mediapart a-t-il fabriqué ou mal attribué ces messages ? », elle devient également « qui détenait ces archives et comment sont-elles arrivées jusqu’aux journalistes ? ».
Mediapart affirme pour sa part disposer de dizaines de conversations et les avoir authentifiées indépendamment. Le Financial Times rapporte également que le média dit avoir corroboré ses informations auprès de membres du parti présents à cette période. Bardella maintient catégoriquement son démenti et affirme vouloir démontrer devant la justice que ces accusations sont fausses.
La procédure judiciaire pourrait donc devenir particulièrement importante. Elle déplacera une partie du débat du terrain politique vers celui de la preuve, même si les règles d’un procès en diffamation ne consistent pas simplement à demander au journal de révéler ses sources.
Une chose paraît en revanche certaine : les années numériques de jeunesse des responsables politiques constituent désormais des archives potentielles.
Une conversation vieille de treize ans peut survivre sur un ordinateur, une sauvegarde, une capture d’écran ou chez l’un de ses participants. Un pseudonyme que l’on pensait oublié peut être recoupé avec d’autres traces. Et surtout, les personnes présentes à l’époque vieillissent elles aussi. Certaines restent fidèles. D’autres quittent un parti, changent d’opinion, se brouillent ou décident simplement, des années plus tard, de raconter ce qu’elles ont vu.
C’est peut-être la véritable leçon de l’affaire Bardella, indépendamment même de ce que la justice déterminera concernant les accusations actuelles.
Internet n’oublie pas facilement.
Mais les anciens camarades non plus.





