Avant le premier trait, il y a le papier. Je regarde sa
teinte, je sens son grain, j’observe la lumière qui
s’y pose.
Le brouillard, le froid, l’humidité et le papier
ralentissent le geste. Rien ne peut être précipité.
Dessiner devient alors l’apprentissage d’un
territoire. Chaque papier possède son grain, sa
résistance, sa douceur, sa teinte, sa lumière.
Avant même de commencer, je regarde.
Ce matin, le monde porte un voile. Une blancheur
épaisse flotte au-dessus des arbres, ni brouillard
ni fumée, une matière suspendue qui ralentit les
distances. Une pluie très fine traverse l’air sans
presque tomber. Le ciel est blanc, gris, dense. La
lumière fatigue les yeux, le coton a perdu sa
chaleur. Quelques corbeaux traversent le silence,
le Requiem de Mozart paraît soudain plus vivant
que le paysage.
Le froid entre dans mon corps, il ralentit
mes gestes. L’humidité s’approche sans bruit. Elle
glisse sur ma peau, s’enroule autour de mon cou,
descend jusqu’à mes mains. Elle finit par habiter
chacun de mes mouvements. Le monde entier
semble respirer lentement.
Puis j’ouvre une feuille.
Chaque papier possède sa manière de recevoir
le trait.
Certains sont lisses sous ma main, d’autres
accrochent davantage le crayon. Aucun blanc
n’est tout à fait le même. Il y a des blancs
lumineux, d’autres plus sourds, des surfaces
mates, d’autres qui absorbent davantage la
lumière.
Les différences sont presque imperceptibles.
Pourtant, avant le premier trait, elles sont déjà là.
Je regarde la teinte. Je sens le grain sous mes
doigts. J’observe la lumière sur la feuille. Le papier
n’est jamais une surface vide. Sa matière, sa
couleur, son relief sont déjà présents.
Je pense à la marche. Je ne pose pas le pied de la
même manière sur une terre souple, un chemin de
pierres ou un sol parfaitement lisse. Mon corps
reconnaît le terrain et transforme son pas.
Devant le papier, mon corps fait la même chose.
Le grain modifie mes appuis. La teinte agit sur les
couleurs que je vais poser. La lumière participe
déjà à ce que je vois. Mon corps perçoit ces
différences et le geste s’ajuste.
Je peux utiliser le même crayon, vouloir tracer la
même ligne : elle ne sera jamais tout à fait
identique.
Alors j’adapte mon geste.
Je ralentis, j’appuie davantage, j’allège la main.
Parfois je laisse le crayon glisser, parfois je
l’accompagne à travers les résistances du papier.
Je découvre le terrain à mesure que je dessine.
Le papier n’est plus le seul endroit où le
dessin apparaît. Il devient un territoire que mon
corps apprend à parcourir.
Je voudrais parfois aller plus vite. Le papier m’en
empêche, il m’apprend sa patience.
Le papier ne change pas. Mon corps, lui, trouve
comment avancer.
Alors je ralentis avec lui.
Tracer devient une manière d’avancer sur ce
territoire. Chaque ligne porte quelque chose du
chemin qu’elle a rencontré.
Le résultat final m’importe rarement. Il reste
toujours plus pauvre que les paysages qui ont
traversé mon regard.
Ce qui précède le geste est presque
imperceptible : une nuance de blanc, un grain,
une lumière, une résistance sous les doigts.
L’attention commence avant le dessin.
J’observe le territoire avant d’y poser le
premier trait.





