Je ne dessine pas pour faire taire le tumulte, je
dessine pour apprendre son rythme.
Dessiner n’a jamais consisté pour moi à produire
des images. Je cherche plutôt à comprendre ce
qui m’arrive lorsque plusieurs perceptions
surgissent presque en même temps.
Les lignes et les couleurs ne m’ont jamais laissé
en paix. Elles sont venues avec une intensité qui
précédait toujours ma main.
Mais cette intensité n’est pas uniforme.
Certaines perceptions traversent mon regard
avant même que je puisse les retenir. D’autres
s’installent lentement et prennent peu à peu toute
la place. Ce qui surgit brutalement peut
disparaître aussitôt ; ce qui semblait presque
imperceptible peut persister longtemps.
Je les reçois d’abord ensemble.
Puis je dessine.
Et peu à peu, ce qui semblait former un seul
mouvement commence à se décomposer.
Une teinte traverse immédiatement mon regard.
Une forme met davantage de temps à apparaître.
Ailleurs, un contraste frappe avec force puis
s’efface presque aussitôt. Certains mouvements
persistent bien après que je les ai perçus.
Je commence à distinguer ce qui arrive vite de ce
qui arrive fort.
Ce n’est pas la même chose.
Quelque chose peut être immédiat sans être
puissant. Ailleurs, ce qui semblait presque absent
finit par envahir tout mon regard.
Je cherche à comprendre ces différences.
Je déplace une couleur, j’attends, j’efface une
ligne, j’en trace une autre.
Chaque geste devient une manière d’observer ce
qui vient de se produire.
Je ralentis ce qui m’a traversée trop vite pour
pouvoir l’observer. Je laisse durer ce qui demande
davantage de temps. Parfois, je reprends un tracé
parce que quelque chose m’a échappé la
première fois.
Je décortique.
La vitesse.
La force.
La durée.
Ce qui surgit.
Ce qui insiste.
Ce qui disparaît.
Je ne mesure rien. Il n’y a ni unité ni échelle. Mon
corps reconnaît pourtant les écarts.
Parfois, quelque chose me traverse comme une
décharge. Ailleurs, une perception s’installe si
lentement que je ne sais pas exactement quand
elle a commencé. Une teinte demeure dans mon
regard. Un son s’efface presque aussitôt, mais
son passage continue d’agir.
Alors ma main cherche une réponse différente
pour chacune.
Le geste accélère, puis ralentit jusqu’à presque
s’arrêter. La pression du crayon se modifie. Le
souffle suit parfois ces variations, parfois non.
Je ne cherche pas à reproduire ce que je perçois.
J’essaie de comprendre comment cela arrive.
Jeff Buckley chante Hallelujah. Le son me traverse
autrement que la blancheur du ciel. Une forme
attire immédiatement mon regard tandis qu’une
teinte ne révèle sa force qu’après quelques
secondes. Une émotion peut être très forte et
pourtant se déplacer lentement.
Ces perceptions peuvent arriver
presque ensemble.
Mais elles ne voyagent pas à la même vitesse.
C’est ce que le dessin me permet d’observer.
Ce qui me paraissait compact révèle ses
différences. Le tumulte n’est pas une masse. Il est
fait de perceptions qui n’ont ni la même force, ni la
même durée, ni la même vitesse.
Je ne cherche plus à les faire avancer ensemble.
Je cherche à reconnaître leur manière
d’apparaître.
Ce qui traverse.
Ce qui demeure.
Ce qui frappe.
Ce qui revient lentement.
Le dessin me permet de regarder plus longtemps
ce que mon corps a parfois perçu en une fraction
de seconde.
Je comprends alors que le tumulte n’a jamais eu
une seule vitesse.
Ce que je recevais comme un ensemble possède
des écarts, des accélérations, des persistances.
Je ne cherche plus à le faire taire.
J’apprends à distinguer ses mouvements.





