Art of Juliette

La mémoire des mains.

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« Mes mains portent la mémoire de gestes
plus anciens que mes dessins. »

Comment un savoir tactile acquis par le corps se transmet-il au dessin ?

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La lumière se retire lentement, les couleurs
prennent le relais. Le jaune réchauffe le rose
jusqu’à le faire rougir. Les verts gagnent en
profondeur. Sous mes mains, le papier
accueille un jardin d’hiver où les saisons
cessent de s’opposer.

Les premiers traits avancent avec
hésitation. Ils cherchent moins une forme
qu’une tension juste.

Je ne sais pas encore ce que mes mains
cherchent. Elles avancent avant que je puisse
donner un nom à ce qui apparaît. Elles
rapprochent certaines lignes, en écartent
d’autres, reviennent sur un passage trop
dense. Quelque chose s’organise sans que je
l’aie décidé. Le geste semble reconnaître son
chemin avant moi.

Les cercles apparaissent les uns après les
autres. Leurs volumes naissent sans quitter la
surface. Ils ressemblent tour à tour à des
fruits, des pelotes de laine, des graines
encore fermées. Rien ne semble bouger.
Pourtant, tout demeure en mouvement.

Je travaille longtemps ainsi. Je rapproche,
j’écarte, je reprends. La main rencontre une
résistance et change légèrement de direction.
Elle éprouve la distance entre deux lignes, la
pression du crayon sur le papier, l’endroit où
le mouvement doit s’interrompre ou repartir.

Puis quelque chose de familier revient dans
mes doigts.

Lorsque je démêle mes cheveux, les doigts
avancent avec la même lenteur. Ils séparent,
rassemblent, accompagnent chaque mèche
sans jamais la contraindre.

Je connais ce geste depuis si longtemps que
je ne le remarque plus. Mes doigts
rencontrent un noeud et ralentissent. Ils
reviennent en arrière, cherchent un passage,
divisent ce qui résiste en parties plus petites.
Une force trop grande casserait ce qu’ils
cherchent à démêler. Alors ils cèdent,
reprennent, attendent.

Sur le papier, mes mains retrouvent ce savoir.

Je sens les lignes avant de les voir.

Le cheveu glisse entre les doigts ; le crayon
rencontre le grain du papier. Les sensations
diffèrent, les gestes aussi. Pourtant la main
reconnaît une tension trop forte. Elle sait
quand poursuivre, quand s’arrêter, quand
revenir en arrière. Dans le mouvement
présent affleure une connaissance plus
ancienne.

Je comprends alors que certains gestes ne
disparaissent pas lorsqu’ils cessent. Ils
restent disponibles dans le corps. Ils peuvent
passer dans d’autres gestes, sur d’autres
supports, avec d’autres outils. Démêler des
cheveux et tracer une ligne ont peu en
commun à première vue. Pourtant une même
attention les traverse : toucher, éprouver ce
qui résiste, avancer sans rompre.

Le dessin rend ce passage perceptible.

Mes mains ne se souviennent pas comme je
me souviens d’une image ou d’un évènement.
Leur mémoire ne raconte rien. Elle revient
dans une pression, une vitesse, une
hésitation. Elle apparaît au moment précis où
les doigts rencontrent quelque chose et
ajustent leur mouvement.

Le papier prolonge une mémoire du corps.

À mesure que je dessine, je découvre que ma
main n’exécute pas seulement ce que je lui
demande. Des gestes accomplis ailleurs,
parfois depuis longtemps, accompagnent
silencieusement celui que je suis en train de
faire.

Le dessin ne les reproduit pas. Il leur offre un
autre lieu où agir.

Une connaissance acquise par les doigts
devant un noeud peut réapparaître devant une
ligne. Le support change, l’outil change, le
geste change. Ce qui demeure n’est pas sa
forme, mais une manière d’entrer en contact.

Ma main sait jusqu’où avancer. Elle sait quand
céder, quand reprendre.

Elle sait toucher sans rompre.

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