Je tisse de fines lignes oranges sur les pétales
de mes dessins.
Je ne les pose pas, je les laisse pousser.
Les lignes avancent, bifurquent, rencontrent
d’autres lignes. La feuille est devant moi, à portée
de main. À mesure que le dessin progresse, elle
acquiert une profondeur que mon regard
commence à parcourir.
Sous ma main apparaissent des chevelures,
des boucles, des fils, des mèches qui poursuivent
leur croissance bien au-delà du papier.
Une ornementation se déploie, j’y reconnais
l’Inde, puis Bali, puis le Japon.
Je ne dessine aucun de ces lieux. Je les reconnais
dans une courbe, un rythme, la répétition d’un
motif. Une ligne suffit parfois à produire une
sensation de distance.
Parfois je crois vouloir partir, faire une valise,
traverser des océans puis j’ouvre une feuille
blanche.
Les voyages les plus vastes ne demandent
aucun départ.
Ils commencent au moment où une ligne
accepte de rencontrer une autre ligne.
Chaque dessin ouvre un territoire que personne
n’a encore parcouru.
Je marche dans des paysages qui n’existent
nulle part ailleurs que sous la pointe de mon
crayon.
Mon corps n’a franchi aucune distance. Pourtant,
je ne suis déjà plus exactement au même endroit.
Les premiers violons apparaissent, l’Adagio en
mi majeur K. 261 devient rose.
Je vois des cordes, des tiges, et des bambous.
La musique agrandit encore l’espace. Le rose
n’est plus seulement une couleur : il introduit une
profondeur. Les cordes deviennent des lignes, les
lignes des tiges, et le regard poursuit ce
mouvement au-delà de la feuille.
Quelques centimètres de papier suffisent à ouvrir
une distance que mon corps n’a jamais parcourue.
La feuille tient toujours sous ma main.
Mais l’espace qu’elle ouvre ne tient plus dans
ses bords.
La lumière descend lentement sur le monde
comme un rideau qui ne ferme rien.
Elle prépare simplement une autre manière
de voir.
Je reste ici.
Le déplacement ne vient pas de mes pas. Il naît
de ce que mon regard parcourt. À mesure que les
lignes avancent, le lieu où je me trouve cesse
d’être limité à celui qui entoure mon corps.
Le dessin ne me conduit pas ailleurs.
Il fait apparaître de l’ailleurs ici.





