J’utilise parfois des fils de laine.
La laine est restée la matière de mon enfance.
Ma main y retrouve une douceur plus ancienne
que mes souvenirs.
Lorsque je laisse un fil descendre de mes
dessins, je ne cherche pas à ajouter une matière.
Je laisse simplement la ligne poursuivre
son chemin.
Je refuse qu’elle s’arrête au bord du papier.
Le fil rend visible ce que je ressens lorsque je
dessine : la feuille s’arrête, la ligne continue.
Elle peut disparaître au bord du papier et
revenir ailleurs, sur une autre feuille.
Entre les deux, je continue à la voir.
Les fils sont turquoise.
Puis les bleus arrivent.
Bleu d’eau, bleu clair, bleu profond, bleu
de l’océan.
Bleu des abysses, bleu abyssal.
Chaque nuance ouvre une profondeur nouvelle.
Le bleu ne recouvre rien.
Il invite à entrer.
Avant même d’ouvrir mon carnet, je ressens
déjà l’absence du dessin.
Le manque précède toujours le premier trait.
Il revient chaque jour avec la même évidence.
Puis la mine touche le papier.
Le souffle ralentit.
Le temps disparaît.
Ma main devient un voilier.
Je ne dirige plus vraiment sa course.
Le vent décide avec moi.
La feuille reçoit ce mouvement pendant
un temps.
Une autre le reçoit ensuite.
Le format change, le papier change, parfois le
geste aussi.
Je ne recommence pourtant pas.
Je continue.
L’encre ouvre une traversée.
Le papier devient le seul territoire où je cesse
enfin de me sentir séparée du monde.
J’y hisse le drapeau des couleurs.
Je rêve qu’il soit visible au loin, que la musique
vienne s’enrouler autour de lui, que les notes
deviennent des lignes.
Alors tout mon corps entre dans le dessin.
Quelque chose vibre dans ma tête, descend
jusqu’aux entrailles.
Le sourire apparaît, les larmes aussi.
Ils appartiennent à la même joie.
Le plaisir devient désir, le désir devient élan,
l’élan devient nécessité.
Je regarde mes dessins les uns après
les autres.
Ils occupent des feuilles différentes.
Une ligne disparaît, une couleur revient, un
mouvement reprend.
Je ne les perçois pas comme une succession
de dessins achevés.
Chaque feuille n’est qu’un passage dans un
dessin qui continue.
Je n’ai plus besoin de chercher les lignes.
Elles savent déjà où elles vont.
Je les accompagne et je comprends enfin que
je ne dessine pas pour remplir une feuille.
Une feuille a une limite. Un dessin n’en a pas.
Lorsque je m’arrête, quelque chose demeure
en suspens.
La ligne peut reprendre ailleurs, sur une autre
feuille, dans un autre dessin.
Je ne sais pas toujours sous quelle forme je la
retrouverai.
Le dessin suivant ne recommence pas.
Il continue.
Je pourrais continuer ainsi sans rencontrer la
dernière page.





