Il y a du jaune, du orange, de l’argenté, du
bleu marine.
Les couleurs ne remplissent pas l’espace.
Elles lui donnent une profondeur.
Elles prennent corps tout en demeurant fluides.
Elles montent, redescendent, se propagent,
se répondent.
Rien ne s’emmêle.
Les lignes se croisent sans jamais se perdre.
Chaque couleur semble connaître la place qui
lui revient avant même d’apparaître.
Je commence en croyant savoir où je vais. Puis
quelque chose se renverse. Une couleur en
appelle une autre. Une ligne déplace celle que
j’allais tracer. Une forme apparue sous ma main
modifie celle que j’avais imaginée.
Je ne décide plus seule.
Je regarde davantage que je ne prévois. La
matière ne reçoit plus seulement mon intention.
Elle m’indique une direction que je n’avais pas
envisagée.
Une oeuvre ne se décide pas.
Elle se découvre à mesure que je lui
prête attention.
À un certain moment, vouloir maîtriser davantage
m’empêcherait de voir. Je dois rester
suffisamment attentive pour percevoir ce que le
dessin demande et suffisamment disponible pour
lui répondre.
La position s’inverse.
Je croyais être le maître de la matière. Je deviens
son élève.
Au loin, un oiseau demeure seul dans le ciel.
La tempête traverse le paysage.
Lui ne lutte contre rien.
Il ouvre ses ailes et se laisse porter par les
courants invisibles.
Il ne commande pas au vent. Il ne s’abandonne
pas non plus à lui. Il incline ses ailes, reçoit une
force, lui répond. Le vent le porte, mais l’oiseau
continue de voler.
Je reconnais ce mouvement.
Alors j’ouvre mon carnet.
J’écris puis je dessine.
Je ne sais plus lequel des deux commence.
Les mots et les lignes apparaissent dans un même
mouvement. Je ne cherche plus à savoir lequel
conduit l’autre. Chacun modifie ce qui vient
ensuite.
Sous ma main apparaît une forme.
Une rose, un coeur, une fleur.
Je pourrais décider de ce qu’elle doit devenir. Je
regarde ce qu’elle est en train de devenir.
Une courbe en appelle une autre. Une couleur
réclame un espace. Un vide demande à rester
vide. Chaque apparition transforme la décision
suivante.
Je continue à agir. Ma main trace, choisit, répond.
Mais quelque chose a changé : elle n’impose plus
au dessin une forme qu’elle connaîtrait d’avance.
Le dessin commence avec ce que je sais.
Puis il me conduit vers ce que je ne savais pas
encore voir.
Je croyais apprendre à la matière ce qu’elle
devait devenir. C’est elle qui m’apprend à
regarder.





