Littéraire

Les politiques écrivent-ils vraiment leurs livres tout seuls ?

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Un ancien président publie 350 pages entre deux déplacements. Un candidat sort un essai quelques mois avant une élection. Un ministre raconte son enfance, ses blessures et sa vision de la France dans une prose parfaitement calibrée.

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Question toute simple : est-ce vraiment lui qui a écrit tout ça ?

La réponse est moins spectaculaire qu’on pourrait le croire : parfois oui. Parfois non. Et très souvent, pas entièrement seul.

En politique, le livre occupe une place particulière. Il ne sert pas seulement à raconter une histoire ou à développer des idées. Il permet d’occuper les médias, de donner des interviews, d’organiser des séances de dédicaces et de construire une stature intellectuelle ou présidentielle. Le politologue Christian Le Bart parle depuis longtemps du livre comme d’un instrument du marketing politique : publier peut devenir une manière d’exister politiquement.

Dès lors, il serait presque étonnant que la fabrication de ces ouvrages repose toujours sur une personne seule devant son ordinateur.

Le monde politique connaît parfaitement le système des « plumes ». Les discours eux-mêmes sont couramment préparés avec des collaborateurs spécialisés. Henri Guaino fut ainsi l’une des principales plumes de Nicolas Sarkozy, tandis que Sylvain Fort occupa cette fonction auprès d’Emmanuel Macron. Le responsable politique donne une orientation, raconte, corrige, valide ; une autre personne peut organiser et mettre en forme les mots.

Pour les livres, toutes les configurations existent.

Un responsable politique peut effectivement rédiger l’essentiel de son texte. D’autres travaillent à partir d’entretiens enregistrés pendant des dizaines d’heures. Un journaliste, un éditeur ou un écrivain transforme ensuite cette matière orale en chapitres. Ailleurs, un collaborateur prépare une première version, que le signataire reprend et corrige. Dans certains cas enfin, un véritable « prête-plume », ou *ghostwriter*, assure une part beaucoup plus importante de la rédaction.

Cette pratique n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel dans l’édition. Les écrivains fantômes travaillent depuis longtemps sur les autobiographies de personnalités publiques, sportifs, acteurs, chefs d’entreprise ou responsables politiques.

L’exemple récent de Jordan Bardella a remis le sujet sur la table.

En mars 2024, *Le Monde* racontait la genèse de son livre en rapportant que le journaliste Jean-François Achilli avait travaillé avec lui sur un premier matériau, ce qu’Achilli avait publiquement nuancé en affirmant ne pas avoir signé de contrat d’écriture. Le quotidien expliquait également que différents professionnels de l’édition avaient ensuite été associés au projet.

Lors de la parution de *Ce que je cherche*, l’éditeur Nicolas Diat fut présenté comme ayant accompagné Jordan Bardella dans la préparation de l’ouvrage. Bardella, de son côté, avait expliqué que son entourage intervenait notamment dans la relecture. Ces éléments montrent surtout combien il est difficile, de l’extérieur, de déterminer précisément la contribution littéraire de chacun.

Et c’est probablement là que se trouve la vraie question.

**Qu’est-ce qu’« écrire son livre » ?**

Si une personnalité parle pendant cinquante heures à un journaliste, relit chaque phrase, modifie les passages, supprime des chapitres et valide chaque mot, est-elle l’auteur du livre ?

Juridiquement et éditorialement, elle peut parfaitement l’être.

Mais littérairement, l’affaire devient plus subtile.

Entre avoir les idées, raconter les souvenirs, construire l’argumentation et écrire réellement les phrases, il existe plusieurs métiers différents que la couverture d’un livre résume souvent en un seul nom.

Le phénomène est d’autant plus intéressant en France que le livre conserve une valeur symbolique très forte en politique. L’histoire française entretient depuis longtemps une proximité entre littérature et pouvoir : de Gaulle, Mitterrand ou Pompidou appartenaient à une tradition dans laquelle la maîtrise de l’écrit participait directement de la stature politique. Aujourd’hui encore, publier un livre peut donner à un responsable public une profondeur et une permanence que les réseaux sociaux ou les interviews télévisées offrent difficilement.

Voilà pourquoi la transparence pourrait finalement être plus intéressante que la chasse aux faux écrivains.

Qu’un responsable politique travaille avec un éditeur ou une plume n’a rien de scandaleux en soi. Les écrivains eux-mêmes sont corrigés, restructurés et accompagnés par leurs éditeurs.

La différence apparaît lorsque le lecteur croit acheter l’écriture intime d’une personnalité alors qu’une partie importante du travail rédactionnel a été effectuée par quelqu’un d’autre sans que cela soit clairement indiqué.

Et à l’époque de l’intelligence artificielle, la question devient encore plus amusante.

On demande aujourd’hui aux écrivains s’ils utilisent ChatGPT. On analyse leurs textes avec des détecteurs d’IA. On cherche la phrase artificielle, le paragraphe suspect, la tournure trop parfaite.

Peut-être faudrait-il commencer par poser une question beaucoup plus ancienne :

avant de chercher si un livre politique a été écrit par une machine, savons-nous seulement s’il a été écrit par le nom imprimé sur sa couverture ?

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