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Léon XIV est-il le nouveau Jean-Paul II ? Les ressemblances sont réelles, les différences plus profondes encore

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La comparaison commence à s’installer. À mesure que Léon XIV prend possession de sa fonction et que son visage devient familier bien au-delà du monde catholique, une question revient : l’Église aurait-elle trouvé avec lui un nouveau Jean-Paul II ? La formule est séduisante. Elle n’est pas totalement absurde. Mais elle masque peut-être autant de différences qu’elle révèle de ressemblances.

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Il existe d’abord entre les deux hommes un même déplacement du centre de gravité de l’Église. L’élection de Karol Wojty ?a en 1978 avait constitué un événement considérable : pour la première fois depuis plus de quatre siècles, le pape n’était pas italien. Celle de Robert Francis Prevost, le 8 mai 2025, produit un autre décentrement.

Né à Chicago, devenu citoyen péruvien après des années de mission et d’épiscopat au Pérou, il est à la fois le premier pape originaire des États-Unis et le premier Augustin à accéder au siège de Pierre. Léon XIV comme Jean-Paul II arrivent donc à Rome avec une expérience du monde qui ne s’est pas construite uniquement dans les couloirs du Vatican.
Mais leurs biographies racontent deux XXe siècles très différents. Jean-Paul II est l’enfant d’une Pologne ravagée successivement par le nazisme puis soumise au communisme. Pendant l’occupation allemande, Wojty ?a travaille dans une carrière puis à l’usine Solvay, fréquente clandestinement le séminaire et participe au Théâtre rhapsodique clandestin. Cette expérience de la violence totalitaire marquera profondément son pontificat et sa conception de la liberté humaine.
Robert Prevost appartient à une autre génération et à une autre histoire. Mathématicien de formation avant d’étudier la théologie puis le droit canonique, religieux augustin, missionnaire et évêque au Pérou avant d’être appelé à Rome par François pour diriger le Dicastère pour les évêques, Léon XIV s’est davantage formé dans le gouvernement concret de l’Église, le travail pastoral et l’expérience interculturelle. Il maîtrise plusieurs langues et porte en lui cette double expérience nord-américaine et latino-américaine assez exceptionnelle pour un pape.

La différence la plus visible reste pourtant celle du tempérament. Jean-Paul II était un homme de scène au sens presque littéral. Le théâtre faisait partie de sa jeunesse et cela se retrouvait dans sa manière de parler, de regarder une foule, de jouer avec les silences et d’occuper physiquement l’espace. Il a transformé les voyages pontificaux en immenses événements populaires. En vingt-sept années de pontificat, il accomplit 104 voyages apostoliques internationaux. Peu de responsables religieux auront été autant photographiés, filmés et vus directement par des millions de personnes.

Léon XIV fonctionne autrement. Ses premiers mois ont montré un homme plus réservé, méthodique, porté vers l’écoute et la consultation. Reuters relevait dès le début de son pontificat cette manière plus prudente de prendre ses décisions, loin de la spectaculaire occupation de l’espace qui caractérisait Jean-Paul II. Ce n’est pas nécessairement un déficit de charisme : c’est un autre charisme. Jean-Paul II avançait vers la foule. Léon XIV semble plutôt chercher à la rassembler.
Un point commun majeur apparaît néanmoins : les deux hommes considèrent que le pape doit parler au monde entier et pas seulement aux catholiques. Jean-Paul II avait donné à cette idée l’une de ses images les plus fortes avec la rencontre interreligieuse d’Assise de 1986, réunissant des responsables des grandes religions autour de la paix. Il développera pendant tout son pontificat le dialogue interreligieux tout en maintenant très clairement l’identité chrétienne de l’Église.

Léon XIV emploie lui aussi, depuis son apparition au balcon de Saint-Pierre, un vocabulaire de paix et de dialogue. Ses premiers mots de pape furent « Que la paix soit avec vous tous ! » et il décrivit immédiatement cette paix comme « désarmée et désarmante ». Il appela également à construire des ponts et revendiqua une Église missionnaire, accueillante et synodale. Quelques jours plus tard, il confirma sa volonté de poursuivre le dialogue œcuménique et interreligieux et l’orientation synodale engagée sous François.

Mais là encore, les époques sont radicalement différentes. Jean-Paul II devient pape en pleine guerre froide. Derrière une grande partie de son pontificat se trouve la confrontation entre les démocraties occidentales et le bloc soviétique, avec la Pologne comme lieu symbolique majeur. Léon XIV arrive dans un monde sans affrontement idéologique unique, mais traversé par une multitude de fractures : guerres, rivalités géopolitiques, crise environnementale, migrations, transformations du travail, réseaux sociaux, désinformation et désormais intelligence artificielle.

C’est peut-être ici que se trouve sa singularité la plus intéressante. En choisissant le nom de Léon, Robert Prevost a explicitement fait référence à Léon XIII et à Rerum Novarum, l’encyclique qui avait confronté l’Église aux bouleversements sociaux de la révolution industrielle. Léon XIV considère que notre époque connaît à son tour une révolution comparable avec l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies, qui posent selon lui des questions fondamentales sur le travail, la justice et la dignité humaine. En septembre 2026 encore, il appelait au développement de systèmes d’intelligence artificielle qui ne renforcent ni les divisions ni les conflits.

Jean-Paul II avait lui aussi placé la dignité humaine au centre de sa doctrine sociale, refusant aussi bien la réduction de l’homme au collectivisme marxiste que sa réduction à une simple logique économique. Mais là où Jean-Paul II fut le pape d’un monde partagé entre Est et Ouest, Léon XIV pourrait devenir celui d’un monde partagé entre l’humain et les systèmes qu’il est lui-même en train de créer.

Il existe également une différence de conception pratique du gouvernement. Jean-Paul II incarnait puissamment la fonction pontificale par sa personne : sa voix, ses voyages, ses gestes et bientôt même son corps diminué devinrent partie intégrante de son message. Léon XIV insiste davantage sur la collégialité, la consultation et la synodalité. Dès mai 2025, devant les cardinaux, il plaça explicitement la croissance de la collégialité et de la synodalité parmi les orientations qu’il entendait poursuivre.

Alors, Léon XIV est-il le nouveau Jean-Paul II ? Probablement pas, et c’est peut-être justement ce qui rend la comparaison intéressante. On retrouve chez les deux hommes une papauté internationale, une obsession de la paix, le goût du dialogue avec les autres religions et la conviction que l’Église doit intervenir dans les grandes interrogations de son époque. Mais leurs méthodes sont presque opposées.

Jean-Paul II était le pape de la projection : une silhouette blanche au milieu de foules immenses, une voix immédiatement reconnaissable, un homme capable de transformer un voyage pastoral en événement planétaire. Léon XIV semble jusqu’ici être davantage le pape de la médiation : moins théâtral, plus discret, travaillant la rencontre, l’écoute et les équilibres.

Il pourrait pourtant exister entre eux une ressemblance plus profonde que le style. Jean-Paul II avait compris que la papauté devait sortir du Vatican pour se confronter au grand sujet historique de son temps. Léon XIV semble vouloir faire la même chose. Simplement, le grand sujet n’est plus le communisme. C’est désormais la fragmentation du monde, avec derrière elle une interrogation vertigineuse sur la paix, la technologie et la place de l’être humain.

En ce sens, Léon XIV n’est sans doute pas un nouveau Jean-Paul II. Il pourrait être, pour une époque totalement différente, son équivalent dans la fonction : un pape qui tente de faire de Rome non seulement le centre d’une religion, mais l’un des endroits depuis lesquels on parle encore au monde entier.

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