Le morceau sort le 26 septembre 1980. Il est écrit par Andy McCluskey, moitié fondatrice d’Orchestral Manoeuvres in the Dark avec Paul Humphreys, et devient le seul single tiré de leur deuxième album, *Organisation*. Il atteint la 8e place au Royaume-Uni et connaît surtout un immense succès dans toute l’Europe.
Enola Gay n’est pas le prénom d’une héroïne inventée pour les besoins d’une chanson. C’est le nom du Boeing B-29 américain qui, le 6 août 1945, largua la bombe atomique « Little Boy » sur Hiroshima. Le pilote, le colonel Paul Tibbets, avait baptisé son avion du nom de sa mère, Enola Gay Tibbets.
Et c’est là que le texte d’OMD prend une autre dimension. McCluskey ne raconte pas frontalement l’explosion. Il parle presque à l’avion comme s’il s’agissait d’un personnage. La « mère » évoquée dans le morceau renvoie à celle de Paul Tibbets, tandis que « Little Boy » est bien sûr le nom de la bombe transportée dans la soute.
L’origine du morceau tient aussi à une vieille fascination de McCluskey. Enfant, il construisait des maquettes Airfix et se passionnait pour les avions de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, il s’intéresse à l’Enola Gay, accumule les documents et les informations sur Hiroshima et finit par transformer cette matière historique en chanson pop.
La chanson est écrite dès 1979, dans l’arrière-pièce de la maison de la mère de Paul Humphreys. OMD est encore un jeune groupe qui fabrique sa musique électronique avec relativement peu de moyens. Une séquence rythmique, quelques synthétiseurs et surtout cette mélodie incroyablement simple vont suffire.
C’est tout le paradoxe d’« Enola Gay ». Le sujet est atroce, la musique presque euphorique. Rien de pesant, rien de funèbre. On peut danser dessus sans comprendre un mot du texte. Le véritable refrain est d’ailleurs presque davantage instrumental que chanté : quelques notes de synthétiseur qui se gravent immédiatement dans la mémoire.
Le tube que nous connaissons a pourtant failli être différent. Une première version est enregistrée avec le producteur Mike Howlett et le disque commence même à être pressé. Mais McCluskey n’est pas satisfait. Le pressage est interrompu, de nouvelles voix sont enregistrées et la version définitive est reconstruite à partir de plusieurs prises.
Puis « Enola Gay » devient énorme.
Et c’est là que l’histoire prend une dimension presque absurde : une chanson consacrée à la première bombe atomique utilisée contre une population devient un morceau de fête. Elle passe dans les discothèques, à la radio, dans les soirées, puis traverse les décennies. Aujourd’hui encore, dès que commencent les premières mesures, les gens dansent.
McCluskey lui-même a souvent souligné l’étrangeté de la situation : voir une foule exulter sur une chanson consacrée à Hiroshima a forcément quelque chose de troublant.
Il y eut même un épisode assez savoureux. La chanson aurait été écartée d’une émission pour enfants de la BBC non pas parce qu’elle évoquait une bombe atomique, mais parce que quelqu’un avait interprété le mot « Gay » du titre comme une référence à l’homosexualité. Curieuse hiérarchie des inquiétudes en 1980.
C’est peut-être justement pour cela qu’« Enola Gay » fonctionne toujours aussi bien. OMD n’en a jamais fait une chanson militante lourde ou démonstrative. Le groupe a mis une mélodie lumineuse sur un sujet effroyable et laissé le contraste agir.
Derrière les synthés et ce refrain qui semble ne jamais pouvoir vieillir reste donc une question beaucoup moins légère : comment un acte aussi monstrueux peut-il entrer dans l’Histoire sous la justification d’avoir contribué à mettre fin à une guerre ?
OMD ne donne pas vraiment la réponse.
Il en a fait un tube.





