Je cherchais en moi ce qui devait être réparé.
Je ne me pensais pas différente.
Je me pensais défectueuse.
J’ai appris très tôt à regarder les autres pour
savoir comment être.
Un visage qui change.
Une voix qui se durcit.
Un silence qui s’installe.
Un geste qui contredit une parole.
Je repérais les écarts.
Je retenais mes gestes, je préparais mes
réponses, je cherchais ce qu’on attendait de moi.
Mon attention précédait chacun de mes
mouvements.
À force de regarder ainsi, elle est devenue
extrêmement précise.
Elle saisissait ce qui change à peine, ce qui
apparaît une seconde, ce qui disparaît avant
d’avoir été nommé.
Cette attention s’était construite dans la nécessité
d’anticiper.
Elle pouvait changer de direction.
Le dessin a déplacé mon regard.
Devant une feuille, je retrouve la même précision.
Je n’ai plus besoin de deviner.
Je regarde une ligne s’approcher d’une autre.
Une couleur modifier celle qui se trouve à côté.
Un blanc devenir trop étroit.
Une forme perdre son équilibre pour quelques
millimètres.
Je peux m’arrêter sur presque rien.
Ce qui est presque invisible devient une
information pour le dessin.
Je déplace un trait.
J’ajoute une couleur.
J’en retire une.
Je laisse un espace ouvert.
Chaque décision vient de ce que j’ai perçu.
La précision est restée. Elle ne sert plus à prévoir
la réaction de quelqu’un.
Je ne regarde plus pour anticiper.
Je regarde pour comprendre ce qui se passe.
Ma manière de percevoir n’était pas ce qui devait
être réparé.
Je peux distinguer ce qui appartient à ma
perception de ce qui s’est construit autour d’elle.
Le dessin ne m’a pas appris à devenir
quelqu’un d’autre.
Il donne une autre destination à mon attention.
Ce que j’avais appris pour me protéger est
devenu une manière de créer.





