Le problème, c’est que s’éloigner d’un original n’est pas en soi un geste artistique. Encore faut-il que ce qui le remplace possède une nécessité, une tension, une évidence. Et ici, à nos oreilles, elles ne sont tout simplement pas là.
« Dumb » n’était pas seulement une mélodie accompagnée de paroles qu’il suffirait de transporter d’une langue à une autre. Chez Nirvana, tout tient dans un équilibre presque miraculeux entre la lassitude de Kurt Cobain, sa voix, la simplicité harmonique, une mélancolie qui semble ne jamais vouloir se déclarer complètement et cette manière unique de faire surgir la violence derrière la douceur.
En français, cet équilibre disparaît. Les mots deviennent soudain très présents, presque démonstratifs, là où Cobain travaillait précisément dans l’ambiguïté et le flottement. Ce qui était trouble devient explicite. Ce qui semblait intime devient discours. Et ce qui possédait une forme de désinvolture douloureuse paraît désormais beaucoup plus fabriqué.
Hugo Jardin a pourtant un parcours musical réel : passé par le punk, la poésie, le mime et la danse but ?, il développe depuis plusieurs années un univers personnel mêlant chanson, pop et rock. Ses adaptations françaises de Nirvana ne constituent d’ailleurs pas une lubie récente : il en diffusait déjà pendant la période du Covid.
Ce qui rend justement cette reprise encore plus frustrante. Il ne s’agit pas d’un amateur massacrant « Smells Like Teen Spirit » au karaoké du samedi soir. Il y a derrière « Dumb (Idiot) » une véritable intention artistique. Certains médias y ont d’ailleurs vu une relecture réussie, voire une « trahison créative » assumée. Nous n’entendons pas du tout la même chose.
Car une reprise devrait idéalement accomplir au moins l’une de ces deux choses : nous faire redécouvrir l’original ou nous faire oublier momentanément qu’il existe. Ici, ni l’une ni l’autre ne se produit. La comparaison avec Nirvana devient au contraire permanente et cruelle.
Et c’est peut-être là que « Dumb (Idiot) » échoue le plus nettement : on ne cesse d’avoir envie de retourner écouter « Dumb ».
Traduire Nirvana était peut-être une idée séduisante sur le papier. Mais certaines chansons résistent à la traduction parce que leur langue n’est pas seulement l’anglais : leur véritable langue est une voix, une époque, un son, une fragilité, un accident.
On peut évidemment reprendre tout. Transformer tout. Trahir tout. C’est même l’un des droits fondamentaux de l’artiste.
Encore faut-il que la trahison nous emmène quelque part.
Ici, elle nous ramène directement à Nirvana.





