Le contraste est saisissant. La cathédrale a rouvert ses portes en décembre 2024, cinq ans et huit mois après l’incendie. La reconstruction, annoncée comme presque impossible à réaliser dans un délai aussi court, est devenue une démonstration spectaculaire du savoir-faire français. Et pourtant, sur le terrain judiciaire, le temps paraît s’être arrêté au soir du sinistre. Sept ans après, l’origine exacte de l’incendie n’a toujours pas été rendue publique de manière définitive. Des publications datant encore d’avril 2026 indiquaient que la justice n’avait pas arrêté publiquement la cause précise du départ de feu.
Il faut revenir au début. Le 15 avril 2019, peu après 18 h 30, le feu apparaît dans les parties hautes de la cathédrale. La charpente médiévale s’embrase, la toiture est ravagée et la flèche de Viollet-le-Duc s’effondre devant les caméras du monde entier. Dès les premières heures, le parquet de Paris ouvre une enquête. Le 26 juin 2019, une information judiciaire contre X est ouverte pour « dégradations involontaires par incendie par violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité ». Trois juges d’instruction sont alors chargés du dossier.
Très rapidement, la piste criminelle perd du terrain. Après des centaines d’auditions, l’exploitation d’images, de documents techniques et des constatations réalisées sur les lieux, le parquet indique qu’aucun élément ne permet d’accréditer l’hypothèse d’un incendie volontaire. Cette donnée est essentielle : le fait que la cause reste inconnue ne signifie pas que toutes les hypothèses se valent. J jusqu’aux dernières communications connues du parquet, rien n’orientait l’enquête vers un acte volontaire ou terroriste.
Reste donc l’accident. Mais lequel ?
Deux grandes hypothèses ont traversé le dossier depuis 2019. Celle d’un mégot de cigarette mal éteint, dans un secteur où certains ouvriers avaient reconnu avoir fumé malgré l’interdiction, et celle d’une défaillance électrique. Les enquêteurs se sont notamment intéressés aux nombreux câbles présents dans les combles et à des cloches électrifiées installées plusieurs années avant l’incendie. D’autres possibilités techniques ont été étudiées autour du chantier de restauration alors en cours. Mais aucune de ces pistes n’a, publiquement, apporté la preuve permettant de dire : voilà comment Notre-Dame a brûlé.
L’enquête est extraordinairement complexe pour une raison assez évidente : le feu a détruit sa propre scène d’origine. La charpente où les flammes sont apparues a en grande partie disparu. Les matériaux ont brûlé, chuté, été écrasés puis mêlés aux décombres. Le plomb fondu et les risques liés à la stabilité de l’édifice ont en outre considérablement compliqué le travail des enquêteurs. Des tonnes de gravats ont été collectées et analysées jusqu’en 2022. Une zone considérée comme particulièrement importante pour localiser le départ du feu est longtemps restée sous scellés. En mars 2024 encore, juges, enquêteurs de la brigade criminelle et experts sont retournés dans Notre-Dame.
À l’automne 2024, un progrès important avait néanmoins été annoncé : les analyses des éléments prélevés dans les décombres étaient terminées. Une synthèse des expertises devait permettre d’affiner l’heure et surtout la zone du départ de l’incendie. Selon les éléments publiés à cette époque, le feu aurait pu commencer au niveau d’une poutre horizontale, une « sablière », dans le secteur sud-est de la croisée du transept. Mais localiser le feu n’est pas encore expliquer ce qui l’a allumé.
C’est là qu’intervient l’une des étapes les plus fascinantes de l’enquête : une **modélisation en trois dimensions de l’incendie**. Les enquêteurs et experts disposent d’une quantité exceptionnelle de photographies et de vidéos prises par les touristes, riverains, journalistes et caméras présentes autour de Notre-Dame le 15 avril 2019. Le principe consiste à reconstituer numériquement la flamme et son évolution pour remonter, autant que possible, vers son point d’origine et confronter cette trajectoire aux différentes hypothèses techniques. Fin 2024 puis encore en avril 2025, le parquet expliquait que cette exploitation nécessiterait plusieurs mois supplémentaires.
Et personne n’était alors mis en examen. C’est un autre élément important du dossier. Six ans après le sinistre, malgré un millier de pages de procédure dès les premières phases de l’enquête, des centaines d’auditions, 96 scellés et de multiples expertises, aucune responsabilité pénale individuelle n’avait été retenue.
C’est précisément ce qui rend l’histoire presque vertigineuse. Pour reconstruire Notre-Dame, il a fallu savoir comment étaient assemblées des poutres vieilles de plusieurs siècles, reproduire la flèche de Viollet-le-Duc, cartographier la cathédrale avec des milliards de points numériques et coordonner des métiers venus de toute la France. Des scans laser, de la photogrammétrie, des drones et des modèles numériques d’une précision spectaculaire ont permis de ressusciter ce qui avait disparu.
La technologie a donc réussi à reconstruire le passé. Elle peine encore à reconstruire les premières secondes du feu.
Il faut évidemment résister à la tentation du complot. Le caractère interminable d’une enquête ne constitue pas la preuve que quelque chose est caché. Des rumeurs ont d’ailleurs affirmé que le dossier aurait été classé sans suite, frappé d’un non-lieu ou même placé sous « secret-défense ». Le parquet de Paris avait formellement démenti ces affirmations en décembre 2024 : l’instruction judiciaire était toujours en cours.
Mais l’interrogation publique demeure parfaitement légitime. Notre-Dame n’est pas un bâtiment quelconque. Son incendie a provoqué une émotion mondiale, déclenché une mobilisation financière et humaine exceptionnelle et donné naissance à l’un des plus importants chantiers patrimoniaux contemporains. Il est donc normal de vouloir comprendre non seulement comment elle a été sauvée et reconstruite, mais pourquoi elle a failli disparaître.
La France a tenu une promesse extraordinaire : rendre Notre-Dame aux Français et au monde. Elle a réussi à refaire en quelques années ce que des générations de bâtisseurs avaient mis des décennies à édifier. Reste maintenant une autre promesse, beaucoup plus discrète et pourtant essentielle : celle de la vérité judiciaire.
Sept ans après le 15 avril 2019, Notre-Dame est de nouveau debout. Mais la question qui brûlait dès le lendemain de l’incendie, elle, n’est toujours pas complètement éteinte : qui ou quoi a allumé la première flamme ?





