Michel Houellebecq accusé de plagiat : l’étrange affaire qui poursuit Soumission depuis plus de dix ans
L’affaire oppose Michel Houellebecq à El Hadji Diagola, écrivain et journaliste franco-sénégalais. Ce dernier affirme que Soumission, publié chez Flammarion en janvier 2015, aurait repris des éléments de son propre manuscrit. Il avait remis en 2013 à Gallimard un texte intitulé La chute des barbelés, puis présenté une nouvelle version à Flammarion en 2014 sous le titre Un musulman à l’Élysée. Les deux maisons avaient refusé le manuscrit. Il sera finalement publié en septembre 2015.
La chronologie constitue évidemment le cœur du dossier : Soumission paraît après que le manuscrit de Diagola a été proposé aux éditeurs. Dans les deux récits apparaît notamment l’arrivée au pouvoir en France d’un président musulman. Mais une idée, même ressemblante, ne suffit pas en elle-même à établir une contrefaçon. C’est précisément tout l’enjeu judiciaire : déterminer si des éléments originaux et protégeables du texte antérieur auraient effectivement été repris.
L’affaire a d’abord semblé tourner court. En mai 2022, le tribunal judiciaire de Paris avait déclaré l’action irrecevable dans les conditions alors examinées et condamné Diagola à verser 5 000 euros au titre de l’article 700 à Houellebecq ainsi qu’à Gallimard et Flammarion. L’auteur franco-sénégalais avait immédiatement annoncé son intention de faire appel.
Puis retournement : le 12 mai 2023, la cour d’appel de Paris a infirmé une partie du jugement et considéré que la fin de non-recevoir opposée au demandeur était mal fondée. Autrement dit, contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture rapide de cette décision, la justice n’a pas déclaré Houellebecq plagiaire : elle a permis que le contentieux soit examiné plus avant.
Et l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Le dossier est arrivé jusqu’à une audience sur le fond en janvier 2026. Selon le compte rendu publié par Matin d’Afrique, la partie de Diagola affirme avoir identifié des dizaines de rapprochements entre les textes, elle évoque notamment 70 occurrences et 40 parallèles narratifs, tandis que la défense conteste l’existence d’une contrefaçon et souligne que le rapprochement autour de l’élection d’un président musulman ne saurait, à lui seul, suffire. Ces chiffres sont donc ceux avancés par l’accusation, et non des similitudes judiciairement établies.
Voilà ce qui rend l’affaire beaucoup plus intéressante qu’un simple « Houellebecq accusé de plagiat ». Elle pose une question fondamentale sur la création : à partir de quel moment une ressemblance devient-elle une appropriation ? Deux écrivains peuvent parfaitement partir d’une même hypothèse politique et produire deux œuvres radicalement différentes. Le droit d’auteur protège une œuvre et son expression originale, pas une idée générale.
Il existe aussi un détail qui donne au dossier une dimension particulière : Gallimard et Flammarion appartiennent au même groupe, Madrigall, et le manuscrit de Diagola avait été soumis successivement aux deux maisons avant la publication de Soumission. Cela ne démontre évidemment aucun transfert du texte vers Houellebecq. Mais cette chronologie explique pourquoi le demandeur estime qu’un accès à son manuscrit était matériellement possible et pourquoi il réclame que la justice examine les ressemblances qu’il invoque.
Les sommes évoquées au cours de la procédure ont elles aussi été spectaculaires. En appel, Diagola avait notamment porté des demandes à 132,8 millions d’euros. La procédure a également donné lieu à des demandes concernant les résultats financiers considérables de Soumission, traduit dans des dizaines de langues. Là encore, réclamer une somme n’implique évidemment pas qu’elle soit due ni que la contrefaçon soit établie.
L’ironie est que Soumission, roman construit autour de l’ambiguïté, du soupçon et de la transformation politique d’une société, se retrouve lui-même au centre d’un récit où tout repose sur l’interprétation : mêmes idées ou mêmes expressions ? Inspiration parallèle ou emprunt ? Coïncidences ou ressemblances juridiquement significatives ?
Et c’est probablement là que se trouve le véritable intérêt de cette affaire. Au-delà du nom de Houellebecq, elle rappelle quelque chose que l’industrie culturelle préfère parfois oublier : un manuscrit refusé ne disparaît pas nécessairement de l’histoire. Il peut rester dans un tiroir pendant des années, puis revenir un jour devant un tribunal face à l’un des écrivains français les plus célèbres au monde.
La justice, elle, ne devra pas décider lequel des deux romans est le meilleur. Elle devra répondre à une question beaucoup plus froide : est-ce que Soumission reprend des éléments originaux protégeables appartenant au texte antérieur d’El Hadji Diagola ? C’est seulement sur cette démonstration que l’accusation de contrefaçon peut juridiquement tenir.




