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Le nouveau cirque romain est sur TikTok : quand la misère humaine devient du contenu

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Il n’y a plus besoin d’arènes, de gradins ni de lions. Il suffit d’un smartphone, d’une connexion Internet et de quelques milliers de spectateurs. Le principe, lui, n’a pas tellement changé : quelqu’un souffre, quelqu’un regarde, quelqu’un gagne de l’argent. Et plus la scène devient inconfortable, humiliante ou violente, plus elle possède cette qualité devenue presque sacrée sur Internet : elle fait des vues.

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L’affaire dite de « la Team du Château » en fournit aujourd’hui une illustration particulièrement dérangeante. Mounim Sabhi, influenceur suivi sur TikTok, Kick et Twitch, a été placé en détention provisoire après avoir été interpellé dans le manoir de Saint-Gervais-la-Forêt, dans le Loir-et-Cher, où étaient tournés ses contenus. Le parquet évoque « de nombreux faits de violences et d’humiliations » concernant notamment des personnes vulnérables ou précaires hébergées sur place. Il est poursuivi pour plusieurs infractions, dont des violences sur personne vulnérable et des abus de faiblesse. Sa culpabilité devra évidemment être déterminée par la justice ; son procès est annoncé pour le 19 novembre. Le manoir a, lui, été saisi par décision judiciaire.

Mais réduire cette histoire à la personnalité d’un influenceur serait presque rassurant. Il suffirait alors de désigner un coupable potentiel, de s’indigner pendant quarante-huit heures et de passer à la vidéo suivante.

Le vrai problème est ailleurs.

Pour qu’une humiliation devienne un spectacle, il faut quelqu’un qui l’organise. Mais il faut aussi quelqu’un qui la regarde.

Des centaines de milliers de vues ont été cumulées par les contenus de la « Team du Château ». Selon la présentation qui en était faite par Mounim Sabhi lui-même avant son interpellation, le projet devait permettre de « sortir des personnes de la rue » et de les accompagner notamment face à leurs addictions. La justice s’intéresse désormais précisément aux conditions dans lesquelles ces personnes ont été exposées et mises en scène.

Et ce qui frappe, c’est que nous avons déjà vécu une alerte presque identique.

En août dernier, les streamers Naruto et Safine ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Nice pour des violences et humiliations diffusées en ligne ayant notamment visé Raphaël Graven, connu sous le pseudonyme de Jean Pormanove. Ils ont reçu respectivement deux ans et dix-huit mois de prison avec sursis, des amendes et six mois de « bannissement numérique ». Jean Pormanove était mort en direct en août 2025 ; l’enquête concernant son décès avait toutefois été classée sans suite après que l’autopsie eut conclu à l’absence d’intervention d’un tiers. Les condamnations portaient donc sur les violences et humiliations, et non sur sa mort.

Deux affaires différentes, deux procédures différentes, mais une même question commence à devenir impossible à éviter : à quel moment avons-nous décidé que la vulnérabilité humaine pouvait devenir un genre audiovisuel ?

On connaissait la téléréalité. Elle mettait des adultes volontaires dans une maison, provoquait artificiellement leurs disputes et vendait aux annonceurs leurs amours, leurs colères et leurs ridicules. C’était déjà discutable, mais au moins le contrat était clair : les candidats venaient pour devenir célèbres.

Le « trash streaming » franchit une frontière supplémentaire. Ce qui attire l’œil n’est plus seulement l’exhibition. C’est la possibilité qu’il se passe quelque chose de réellement incontrôlable.

La pauvreté devient un décor.

L’addiction devient un scénario.

La fragilité devient un personnage.

L’humiliation devient un événement.

Et le spectateur reste connecté parce qu’il ne sait jamais jusqu’où cela ira.

Voilà peut-être la révolution médiatique dont nous parlons beaucoup moins que de l’intelligence artificielle. Pendant que nous débattons pour savoir si ChatGPT va remplacer les journalistes, une économie bien plus primitive se développe sous nos yeux : celle de l’attention humaine obtenue par la transgression.

Internet a découvert une vérité assez effrayante : notre cerveau ne clique pas seulement sur ce qui est beau, drôle ou intelligent. Il clique aussi sur ce qui le dérange.

Les plateformes le savent parfaitement parce que leurs systèmes enregistrent notre comportement avec une précision industrielle. Nous pouvons écrire « quelle horreur » dans les commentaires et regarder pendant vingt minutes. Pour l’algorithme, notre indignation et notre fascination produisent exactement la même information : nous sommes restés.

C’est là que le système devient pervers.

Nous imaginons souvent que regarder n’est pas participer. Que nous sommes simplement témoins. Mais dans l’économie de l’attention, regarder est précisément l’acte économique fondamental. Une vue est une unité de valeur. Un commentaire outré reste un commentaire. Un partage destiné à dénoncer reste un partage.

Le spectateur indigné peut donc parfaitement enrichir le spectacle qui l’indigne.

Le vieux cirque romain avait au moins la franchise de son architecture. Le public était assis autour de l’arène et savait parfaitement pourquoi il était venu.

Le cirque numérique est plus confortable moralement. Nous pouvons assister à l’humiliation depuis notre canapé en nous répétant que nous regardons uniquement parce que nous trouvons cela scandaleux.

Puis l’algorithme nous propose la vidéo suivante.

Il serait évidemment trop facile d’accuser uniquement TikTok, Twitch, Kick ou « les jeunes ». Le goût du spectacle cruel ne date pas du smartphone. Les exécutions publiques attiraient autrefois des foules considérables. La presse à sensation a bâti des fortunes sur le malheur. La télévision a compris depuis longtemps qu’une dispute rapporte davantage d’audience qu’une conversation raisonnable.

Internet n’a probablement pas inventé notre voyeurisme.

Il lui a simplement ajouté un bouton « monétiser ».

Et c’est peut-être cela qui devrait véritablement nous inquiéter. Nous avons construit une machine économique capable de transformer presque n’importe quelle faiblesse humaine en contenu rentable.

La prochaine fois qu’une vidéo montrant quelqu’un être humilié apparaîtra sur notre écran, la question ne sera donc peut-être pas seulement : « Comment peut-on filmer ça ? »

Il faudra aussi avoir le courage d’en poser une autre.

Pourquoi avons-nous envie de regarder ?

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