L’accusation initiale ne vient pourtant pas de lui. Elle émane du compte X « Balance ton Claude », qui comptait moins d’une centaine d’abonnés lorsqu’il a affirmé que le roman d’Orélien aurait été presque intégralement écrit par une intelligence artificielle. Pour étayer cette affirmation, le compte s’est appuyé sur Pangram, un détecteur automatisé de textes générés par IA. Le problème est considérable : à ce jour, l’identité de la personne qui se cache derrière ce compte n’est pas établie publiquement. Le Monde, qui a enquêté sur l’affaire, écrit n’avoir pas réussi à déterminer qui en était aux commandes.
Mais une accusation lancée devant 92 abonnés ne devient pas spontanément une affaire nationale. Elle a besoin de relais. Le Monde relève précisément que la viralité du message n’aurait pas été comparable sans l’intervention de plusieurs personnalités disposant d’une audience beaucoup plus importante, parmi lesquelles Samuel Fitoussi, présenté comme l’un des premiers à l’avoir repartagé, ainsi que Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles. Le message initial dépassera ensuite les trois millions de vues.
C’est là que cette histoire devient plus intéressante que la simple question : « Orélien a-t-il utilisé ChatGPT ? » Elle pose celle de notre nouvelle fabrique du soupçon. Une accusation anonyme apparaît, un logiciel produit un pourcentage apparemment scientifique, des personnalités médiatiques s’en emparent et, quelques heures plus tard, c’est à l’accusé de démontrer son innocence.
Or les résultats des détecteurs d’IA ne constituent pas une expertise littéraire définitive. Dans cette affaire même, les tests effectués avec différents outils n’ont pas donné des résultats uniformes. RTL rapporte ainsi que deux autres détecteurs ont produit des conclusions radicalement différentes selon les passages examinés. Transformer ces probabilités algorithmiques en preuve absolue revient donc à donner à la machine précisément le pouvoir que certains prétendent combattre : celui de décider ce qui est humain et de ce qui ne l’est pas.
Orélien affirme avoir commencé C’était ça ou mourir à l’automne 2017 et terminé un premier jet en 2019, donc avant l’explosion publique des IA génératives telles que ChatGPT. Grasset lui a publiquement renouvelé sa confiance et dénoncé les affirmations péremptoires visant son auteur. Cela ne démontre pas davantage qu’aucun outil d’IA n’a jamais été utilisé ultérieurement dans le travail éditorial : cela rappelle simplement qu’entre un soupçon algorithmique et une preuve, il existe une distance que le débat public semble parfois pressé d’abolir.
Samuel Fitoussi est parfaitement libre de critiquer Orélien, son roman, son style ou même de considérer convaincants les indices avancés. La critique littéraire vit du désaccord. Mais son rôle dans la propagation de cette affaire mérite d’être regardé pour ce qu’il est : celui d’un puissant accélérateur médiatique d’une accusation née sous pseudonyme. Il ne faut pas pour autant lui attribuer l’identité du compte anonyme : aucune preuve publique ne permet aujourd’hui de le faire.
Et c’est peut-être le paradoxe le plus saisissant de cette polémique. Nous prétendons défendre l’authenticité de la littérature tout en acceptant qu’un auteur réel, identifié, publiant sous son nom, puisse être placé au banc des accusés par une source dont nous ignorons jusqu’à l’identité, sur la foi d’un algorithme dont le verdict est présenté comme celui d’un détecteur de mensonges.
Le véritable débat dépasse donc largement Thélyson Orélien. Si demain n’importe quel texte peut être soumis à une machine, déclaré « IA » à 90 ou 100 %, puis son auteur sommé de prouver qu’il l’a réellement écrit, nous sommes en train d’inventer une étrange présomption de culpabilité littéraire. Et elle pourrait bientôt concerner tout le monde.





