Je n’ai jamais décidé de construire un langage qui
serait le mien. Il s’est formé en dessinant.
Certaines formes sont revenues. Certaines
couleurs aussi. Des gestes se sont répétés,
déplacés, transformés. Peu à peu, quelque chose
est devenu reconnaissable.
J’ai retrouvé les couleurs comme j’ai retrouvé
une identité longtemps étouffée.
Le framboise éclaire le prune.
Le rose clair répond au framboise.
Chaque couleur transforme silencieusement
la présence des autres.
La forme provoque le fond.
Ces rapports reviennent d’un dessin à l’autre. Je
ne les reproduis pas. Je les reconnais. Ils
appartiennent désormais à une manière de
dessiner qui s’est construite avec moi.
Je remets la symphonie n°25 de
Mozart, encore, puis encore.
La musique revient avec la régularité
d’un coeur.
Sa répétition ne m’enferme pas.
Elle ouvre un espace où mon geste trouve
peu à peu son propre rythme.
Ce rythme aussi devient reconnaissable. Une
manière de poser un point, de rapprocher deux
couleurs, de laisser une forme en provoquer une
autre. Aucun de ces éléments ne suffit seul à
définir une identité. C’est leur manière de revenir
ensemble qui finit par produire une cohérence.
Je vais au dessin comme certains vont à
la prière.
J’y cherche la rondeur et la douceur que le
monde ne garantit jamais.
Des points deviennent des bulles.
Les bulles deviennent une écriture.
Ma main ne s’arrête plus.
Les formes acquièrent peu à peu une familiarité.
Je les reconnais sans avoir besoin de les nommer.
Elles n’appartiennent à aucun système décidé à
l’avance. Elles deviennent un langage à mesure
qu’elles traversent les dessins, se transforment et
rencontrent d’autres formes.
Elle ne rattrape pas un retard.
Elle retrouve un territoire qu’elle n’avait
jamais complètement quitté.
Ce territoire reste en mouvement. Chaque
nouveau dessin le modifie. Une couleur apparaît,
une forme se transforme, un rythme s’installe.
Mon identité graphique se construit dans la
continuité de ces transformations.
Mes dessins sur ces petits morceaux de
papier sont devenus des refuges.
Mes alphabets symboliques sont des
talismans de survivance.
Ils portent une histoire sans avoir besoin de
la raconter.
Je peux regarder un dessin ancien et reconnaître
ce qui continue dans ceux d’aujourd’hui. Les
formes ont changé. Les couleurs se sont
déplacées. Le geste s’est enrichi. Quelque chose
traverse l’ensemble et me permet de reconnaître
ce qui m’appartient.
Toute mon existence s’est lentement
déposée dans ces matières colorées.
Mon désir de vivre s’y tient encore.
Le dessin devient identité à mesure qu’une
continuité apparaît à travers ses transformations.
Chaque feuille reçoit ce qui existait avant elle, le
déplace et y ajoute quelque chose.
Je change avec mes dessins. Mes dessins
changent avec moi. C’est dans ce mouvement
que je me reconnais.





