Il existe dans mon corps un vocabulaire que je n’ai
jamais décidé d’apprendre. Il s’est constitué avec
le temps. Une couleur, une lumière, un son, une
matière y ont laissé quelque chose. Pas un
souvenir à retrouver, plutôt une manière de
reconnaître, d’associer, de répondre.
Ce vocabulaire continue de grandir. Chaque
expérience lui ajoute un signe. Chaque dessin en
utilise certains et en invente d’autres. Je n’en
connais pas toutes les règles, mais mon geste sait
les employer.
Il pleut depuis ce matin.
Le ciel est lourd, chargé d’une matière qui
semble ralentir le monde.
Le Requiem de Mozart accompagne le silence
de l’atelier.
Aujourd’hui, je ne désire rien d’autre que ce
qui ne triche pas : le beau, l’infime, le sensible,
le véritable.
J’essaie simplement de mettre mon existence
au diapason de la vie.
Je reprends le dessin.
Le bordeaux apparaît, puis le prune, le bleu
ciel, le vert kaki, le rose.
Le geste est immédiat.
Il ne cherche pas son chemin, Il le
connaît déjà.
Ma main ne tremble pas.
Elle avance avec une précision qui ne
ressemble ni au contrôle ni à l’improvisation.
Ce geste n’est pas instinctif. Il vient de tout ce qui
l’a précédé. Des couleurs vues, des matières
rencontrées, des sons entendus, des dessins déjà
faits. Tout cela a construit peu à peu un langage
que mon corps peut mobiliser sans avoir à le
traduire.
Des hachures turquoise viennent se déposer
sur le bleu ciel.
Quelques pointillés rose fluo déplacent
doucement la respiration de l’ensemble.
Je n’ai pas besoin de chercher ce que ces
couleurs veulent dire. Elles appartiennent déjà à
mon vocabulaire. Leur proximité produit une
sensation que le geste reconnaît avant que je
puisse l’expliquer. Une couleur en appelle une
autre. Une hachure modifie un rythme. Un pointillé
ouvre une nouvelle possibilité.
Peu à peu, la musique cesse d’accompagner le dessin.
Elle devient le dessin.
Je glisse dans une sorte d’hypnose
graphique où le temps perd sa chronologie.
Les sensations circulent sans avoir besoin de
devenir des mots. Le son agit sur le rythme, la
lumière sur les couleurs, la couleur sur le geste.
Les frontières entre les sens deviennent moins
nettes. Tout entre dans le même vocabulaire.
Le dessin en reçoit une partie et lui ajoute
quelque chose.
À mesure que je dessine, ce langage s’étend. Un
rapport de couleurs rencontré aujourd’hui pourra
revenir autrement demain. Une hachure en
appellera une autre. Ce que le geste découvre
rejoint ce qu’il savait déjà.
Le vocabulaire n’est jamais achevé. Chaque
dessin parle avec ce qui existe déjà et ajoute un
signe à la langue.





