Il arrive que le corps sache avant le regard.
Quelque chose a changé. Je le ressens sans
pouvoir encore dire ce qui s’est déplacé.
L’attention vient après. Elle cherche l’endroit de la
différence.
Des jumeaux monozygotes ont deux visages qui
semblent identiques. Pourtant, mon corps sait
qu’ils ne le sont pas. Je ressens une différence
avant de pouvoir la situer. La sensation vient
d’abord. L’observation lui donne une direction. Je
cherche un sourcil, une inclinaison, un pli, une
manière de tenir la bouche. Peu à peu, ce que
mon corps avait ressenti trouve un repère. La
différence devient localisable. Elle était pourtant
présente bien avant que je sache où regarder.
Dans le dessin, il m’arrive la même chose.
Deux dessins peuvent sembler identiques. Dans
l’un, je rends un vert légèrement plus lumineux.
Presque rien. Au premier regard, je ne sais pas ce
qui a changé. Pourtant, l’ensemble n’est déjà plus
le même. Quelque chose s’est déplacé dans
l’équilibre du dessin.
Je le ressens avant de le localiser.
J’observe. L’attention cherche un repère. Elle
parcourt les lignes, les rapports de couleurs, les
intensités. Puis elle retrouve ce vert à peine plus
lumineux. Une modification presque imperceptible
a transformé l’ensemble.
La sensation avait perçu l’écart. L’observation lui
donne son emplacement.
C’est la nature qui m’a appris cela.
Je marche souvent sur le même chemin.
Les arbres semblent les mêmes.
Le ciel aussi.
Pourtant rien ne recommence.
La lumière a déjà changé, les
couleurs également.
Certains jours, je ressens cette modification avant
de la voir. Le chemin est là, les arbres aussi, et
pourtant quelque chose ne coïncide plus. Je ne
sais pas encore si cela vient de la lumière, de l’air,
d’une ombre ou d’une couleur devenue plus
dense. Je sais seulement que ce n’est plus tout à
fait le même endroit.
J’observe.
Le dessin commence dans cet intervalle entre une
différence ressentie et une différence identifiée.
Je cherche avec les yeux ce que le corps a déjà
enregistré.
Je déplace une intensité, une nuance, une
ligne, un rythme.
Parfois presque un rien.
Et ce presque rien transforme tout.
Ce qui change n’a pas besoin d’être
immédiatement visible pour agir. Une différence
minuscule peut modifier l’ensemble avant même
que je puisse la désigner. Le regard finit par
trouver ce que la sensation avait déjà rencontré.
Dessiner me permet de rester dans cet intervalle.
De ne pas nommer trop vite. J’observe jusqu’à ce
que la différence trouve sa place.
Sous elle, les variations travaillent en silence.
Elles commencent souvent avant le regard.





