À l’approche de la Journée internationale de la fille, le 11 octobre, World Vision France publie un état des lieux dont les chiffres ont quelque chose de vertigineux : 12 millions de filles sont mariées avant leurs 18 ans chaque année, plus de 230 millions de femmes et de filles vivent avec les conséquences de mutilations génitales féminines et les violences sexuelles liées aux conflits continuent d’augmenter.
Le plus terrible avec ces données est peut-être qu’à force d’être répétées, elles risquent de devenir abstraites. Douze millions. Deux cent trente millions. Des milliers de victimes recensées dans les zones de guerre. Des nombres si énormes qu’ils finissent presque par nous protéger de ce qu’ils racontent. Pourtant, derrière chacun d’eux, il y a une enfance réelle, un corps réel, une vie qui aurait pu prendre une tout autre direction.
Le mariage des enfants en est l’un des exemples les plus massifs. World Vision rappelle que 12 millions de filles sont mariées avant l’âge de 18 ans chaque année. Ce chiffre est également celui retenu par l’UNICEF, qui estime qu’une fille est ainsi mariée environ toutes les trois secondes. Dans le communiqué de World Vision, le phénomène apparaît étroitement lié à la pauvreté et aux crises : lorsqu’une famille perd ses revenus, qu’une école ferme ou qu’un conflit bouleverse une communauté, le mariage précoce peut être perçu comme une solution économique immédiate. Pour la jeune fille concernée, il signifie souvent l’abandon de l’école, une grossesse précoce et une dépendance accrue.
Même constat concernant les mutilations génitales féminines. Plus de 230 millions de filles et de femmes actuellement en vie en ont subi une, selon les estimations de l’UNICEF. L’organisation souligne aussi que plusieurs millions de filles restent exposées chaque année à cette pratique. World Vision estime que 4,5 millions de filles sont encore exposées en 2026, beaucoup d’entre elles avant l’âge de cinq ans, avec des conséquences pouvant aller des infections et hémorragies aux traumatismes psychologiques et aux complications lors des accouchements.
Mais c’est peut-être dans les guerres que cette domination sur le corps des filles prend sa forme la plus effrayante. Le dernier rapport des Nations unies consacré aux violences sexuelles liées aux conflits a vérifié 9 788 cas pour la seule année 2025, soit plus du double de l’année précédente. L’ONU insiste sur un point essentiel : il ne s’agit que des cas qu’elle a pu vérifier, dans des zones où l’accès aux victimes est souvent extrêmement difficile. Le nombre réel est donc probablement bien supérieur.
En République démocratique du Congo, World Vision décrit notamment une situation où le viol est utilisé dans le contexte de la guerre et où les filles représentent une part importante des victimes recensées. Le communiqué fait état de 1 534 victimes de violences sexuelles liées au conflit en 2025, dont 672 jeunes filles, principalement dans le Nord et le Sud-Kivu. Cette violence ne se limite pas à l’acte lui-même : elle peut être suivie d’exclusion sociale, de grossesse forcée, de traumatismes durables et, dans les zones où les structures médicales ont disparu, d’une impossibilité presque totale d’obtenir rapidement des soins.
Et puis il y a l’Afghanistan, cas presque caricatural de ce que signifie retirer progressivement à une moitié de la population la possibilité de décider de son existence. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, les filles ont été exclues de l’enseignement secondaire et les femmes des universités. En août 2026, l’UNESCO estimait à 2,4 millions le nombre de filles privées d’enseignement secondaire et rappelait que l’Afghanistan demeure le seul pays au monde où l’accès des filles et des femmes à l’éducation au-delà du primaire est formellement interdit.
L’école, évidemment, n’est pas seulement une salle de classe. C’est la possibilité de gagner un jour sa vie, de comprendre ses droits, de rencontrer d’autres personnes, de choisir son avenir. World Vision décrit ainsi une mécanique où la fermeture de l’école augmente la dépendance économique et familiale et réduit encore l’autonomie des jeunes Afghanes. L’ONG affirme avoir maintenu des programmes de santé, de nutrition, de protection et d’éducation dans le pays et indique avoir touché 1,5 million de personnes en 2025, dont 808 000 enfants, notamment grâce à des dispositifs d’apprentissage organisés au sein des communautés.
On pourrait regarder tout cela comme une collection de tragédies lointaines. Ce serait précisément le piège. Ces situations n’ont ni la même histoire ni les mêmes causes, et les confondre serait absurde. Mais elles ont un point commun : lorsqu’une société traverse la pauvreté, la guerre, l’effondrement d’un État ou le durcissement de normes autoritaires, les droits des filles peuvent devenir parmi les premiers sacrifiés.
Les solutions, elles, sont beaucoup moins mystérieuses que le problème : maintenir les filles à l’école, protéger les victimes, financer les soins, lutter contre les mariages précoces et les mutilations, assurer l’accès des organisations humanitaires aux populations et faire respecter les droits fondamentaux. World Vision France appelle notamment les gouvernements et les bailleurs à maintenir les budgets consacrés à ces politiques et à renforcer la protection des filles dans les zones de conflit.
Il reste surtout une question dérangeante. Pourquoi faut-il encore, en 2026, une « Journée internationale de la fille » pour rappeler quelque chose qui devrait relever de l’évidence ? Une fille ne devrait pas être courageuse simplement pour aller à l’école. Elle ne devrait pas devenir une survivante avant même d’être devenue adulte. Son corps ne devrait appartenir ni à une famille, ni à une tradition, ni à un groupe armé, ni à un gouvernement.
Naître fille ne devrait être ni une condamnation, ni un combat. Cela devrait simplement être le début d’une vie.





