Tout était « dégueulasse ». Les objets, les couleurs, les emballages, l’accumulation, les gens qui se pressaient dans les rayons et surtout, semblait-il, cette joie presque suspecte de pouvoir acheter beaucoup de choses pour pas très cher.
Le mot qui n’était jamais vraiment prononcé était pourtant évident : pauvres.
C’était cela, au fond, qui dérangeait. Pas tellement la qualité d’un vase à trois euros ou d’une boîte de rangement en plastique. Ce qui semblait insupportable était de voir des gens prendre plaisir à consommer avec leurs moyens. Des gens pour lesquels acheter une décoration à cinq euros, des jouets aux enfants, un produit ménager moins cher ou simplement une babiole parfaitement inutile peut représenter un petit plaisir du samedi après-midi.
Et il faudrait en plus qu’ils aient honte ?
Le phénomène est étrange. Lorsqu’une personne aisée dépense 250 euros pour un objet de décoration dans une boutique branchée, on parle de goût, de design ou d’artisanat. Lorsqu’une personne disposant de peu d’argent achète trois objets à cinq euros chez Action, certains y voient immédiatement de la vulgarité, de la surconsommation ou du mauvais goût.
Il y aurait donc une consommation noble et une consommation vulgaire. Des objets que l’on aurait le droit d’aimer et d’autres dont il faudrait presque s’excuser.
Ce jugement est d’autant plus facile lorsqu’on n’a jamais eu à compter chaque euro. Il est confortable d’expliquer aux autres qu’ils devraient acheter moins mais mieux lorsque l’on possède soi-même les moyens financiers d’acheter mieux. Il est confortable de dénoncer le « bas de gamme » depuis un appartement où les meubles, les vêtements et les produits alimentaires coûtent parfois dix fois plus cher.
Bien sûr, on peut discuter de la qualité des produits, de leur provenance, des conditions de fabrication, de l’écologie ou du modèle de la consommation à bas prix. Ce sont même des débats nécessaires. Mais dans ce cas, discutons du système économique, des industriels, des chaînes de production et du pouvoir d’achat.
Ne transformons pas les clients en coupables.
Car les personnes qui fréquentent Action ne sont pas responsables du niveau des salaires, du montant des loyers, de l’inflation ou du prix des produits dans les commerces traditionnels. Elles font simplement leurs comptes. Et parfois elles se font plaisir.
Ce petit plaisir mérite-t-il vraiment le sarcasme ?
Il y a quelque chose de profondément indécent à observer des gens qui disposent de peu et à se moquer de la manière dont ils dépensent ce peu. Comme si la pauvreté devait nécessairement être austère, discrète et triste. Comme si quelqu’un vivant avec un revenu modeste devait uniquement acheter des choses indispensables, raisonnables et moralement irréprochables.
Les riches auraient droit à la frivolité. Les pauvres, eux, devraient être exemplaires.
Voilà peut-être le véritable mauvais goût.
Je ne défendrai pas chaque objet vendu chez Action, et certains sont probablement parfaitement dispensables. Mais personne n’a besoin de mon autorisation pour acheter une bougie à deux euros, une guirlande lumineuse ou une décoration kitsch qui lui plaît.
Il existe des vulgarités bien plus inquiétantes que celle d’un rayon rempli de plastique coloré.
Le mépris social en est une.
Et entre une femme heureuse d’avoir trouvé quelque chose à trois euros et quelqu’un qui la regarde de haut parce qu’elle l’a acheté, je sais très bien ce qui me paraît le plus « dégueulasse ».





