J’ai marché lorsque la lumière était à son
plus haut.
Le vent soufflait de face.
Chaque pas demandait davantage
de corps.
Il passait dans mes oreilles, dans mes
cheveux, dans mon souffle.
J’avançais.
Tout devenait plus difficile et plus précis.
Je sentais la direction de l’air sur mon visage,
le sol sous mes pieds, le poids de mes
jambes. Mon souffle changeait avec l’effort.
Le dehors ne cessait de me renseigner.
Je n’ai rencontré personne, seulement le
vent, le ciel, la terre et ce corps qui continuait.
J’aurais pu rester à l’abri.
L’air aurait été immobile. La température
régulière. La lumière moins directe. Une partie
de ce qui atteignait mon corps aurait été
atténuée.
Un abri protège en retirant.
Le vent, le froid, l’excès de lumière, le bruit.
Mais ce qu’il atténue contient aussi des
informations.
Le vent donne une direction.
Le sol répond au poids.
La lumière oblige le regard à se modifier.
Ce qui dérange renseigne.
Je passe beaucoup de temps à protéger mon
attention. Je réduis ce qui arrive en même
temps. J’écarte ce qui pourrait la disperser.
Je construis des bords.
J’en ai besoin.
Mais chaque protection modifie aussi ce qui
peut m’atteindre.
Dans le dessin, je retrouve ce mouvement.
Je cadre. Je rapproche. J’écarte. Je décide
qu’une couleur restera et qu’une autre
disparaîtra.
Puis quelque chose échappe à cette
organisation.
Une couleur arrive trop fort. Une forme
déborde. Un écart apparaît là où je cherchais
un équilibre.
Je pourrais le supprimer.
Je le laisse parfois assez longtemps pour
qu’il agisse.
Alors ce que j’avais d’abord perçu comme une
perturbation déplace le reste. Mon regard
change de trajet. Une relation apparaît entre
deux formes. Une couleur que je croyais
connaître devient différente.
Ce que j’aurais corrigé me montre
quelque chose.
Je comprends alors que protéger mon
attention ne consiste pas seulement à retirer
ce qui la dérange.
Chaque filtre modifie le réel qui lui parvient.
Pourquoi quitter l’abri ?
Pour franchir parfois cette frontière.
Je ne renonce pas à ce qui me protège.
J’ouvre momentanément un passage.
Et je regarde ce qui entre.





