Littéraire

Thélyson Orélien et l’IA : et si cette polémique littéraire était complètement à côté de la plaque ?

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Le nouveau scandale de la rentrée littéraire est donc arrivé. Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne, est accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire *C’était ça ou mourir*, son premier roman publié en France chez Grasset. Le livre vient de recevoir le Prix du roman Fnac 2026, figure dans plusieurs sélections des grands prix littéraires de l’automne et connaît une exposition considérable. Puis un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », a soumis des passages du roman au détecteur Pangram et affirmé que le texte aurait été rédigé presque intégralement avec l’aide d’une IA.

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Précisons immédiatement quelque chose d’essentiel : rien ne permet aujourd’hui d’affirmer comme un fait établi que Thélyson Orélien a écrit son roman avec une intelligence artificielle. L’auteur le nie catégoriquement. Il affirme avoir commencé le livre à l’automne 2017 et achevé un premier jet en 2019, donc avant l’explosion publique des outils d’IA générative actuels. Grasset lui a renouvelé publiquement sa confiance.

Les soupçons ne sont cependant pas totalement sortis de nulle part. Plusieurs passages soumis à Pangram ont été signalés comme probablement générés par une IA et un spécialiste interrogé par *Le Nouvel Obs* estime certains indices troublants. Mais un détecteur analyse les caractéristiques statistiques d’un texte : il ne reconstitue pas matériellement son processus de création. Il ne peut montrer à lui seul qui a tapé telle phrase, quelles versions ont précédé le texte définitif, ni comment celui-ci a été retravaillé.

Mais admettons, uniquement pour les besoins du débat, qu’Orélien ait effectivement utilisé une IA. Et alors ?

C’est peut-être là que cette polémique devient beaucoup plus intéressante que le petit tribunal technologique auquel elle donne lieu. Depuis quand juge-t-on une œuvre exclusivement à partir de l’outil qui a participé à sa fabrication ? Un écrivain utilise un correcteur orthographique, un dictionnaire, un logiciel de traitement de texte, les remarques de son éditeur, parfois celles d’un correcteur, d’un documentaliste ou de lecteurs auxquels il fait confiance. Aucun de ces intermédiaires ne suffit à décider de la valeur littéraire du résultat.

L’intelligence artificielle pose évidemment des questions nouvelles, notamment celles de l’originalité, de l’attribution, du droit d’auteur et de la transparence. Faire générer intégralement un roman par une machine puis prétendre publiquement l’avoir écrit seul ne serait pas la même chose que demander à une IA de corriger, reformuler, documenter, proposer des variantes ou débloquer un passage. Mettre toutes ces pratiques dans le même sac sous l’expression « écrit avec l’IA » ne veut pratiquement plus rien dire.

Et surtout, la littérature devrait peut-être revenir à sa question fondamentale : qu’est-ce que le livre produit chez celui qui le lit ?

Un roman nous bouleverse ou nous laisse froid. Il nous fait réfléchir ou nous ennuie. Sa langue possède ou non une singularité. Ses personnages nous poursuivent ou disparaissent dès que le livre est refermé. Son propos nous semble puissant, banal, dérangeant ou lumineux. Voilà ce que la critique littéraire devrait d’abord examiner.

Le cas de *C’était ça ou mourir* rend justement le débat savoureux. Avant l’explosion de la polémique, le roman avait déjà convaincu des lecteurs, des libraires et différents jurys. Le Prix du roman Fnac est attribué à partir des votes de centaines de libraires et lecteurs, et le livre s’était installé dans les sélections de plusieurs grands prix de la rentrée.

Ces lecteurs ont donc ressenti quelque chose devant le texte. Une émotion réelle devant une œuvre éventuellement assistée par une machine resterait une émotion réelle. L’expérience du lecteur ne devient pas rétrospectivement fausse parce qu’un logiciel aurait participé à une étape de fabrication.

C’est d’ailleurs une vieille histoire de l’art. La photographie a longtemps été accusée de tuer la peinture. Le cinéma a été regardé comme une attraction mécanique avant d’être reconnu comme un art. Le numérique a suscité les mêmes procès. Photoshop aurait détruit la photographie, les synthétiseurs auraient dénaturé la musique, les effets numériques auraient remplacé le cinéma. À chaque révolution technique revient la même confusion entre l’outil et l’œuvre.

Or un appareil photo ne fait pas un photographe. Une caméra ne fait pas un cinéaste. Un piano ne fait pas un compositeur. Et ChatGPT ou Claude ne font pas automatiquement un écrivain.

On peut demander à une intelligence artificielle de produire cent romans : cela ne garantit nullement qu’un seul donnera envie à quelqu’un de tourner la page. L’acte artistique réside aussi dans le choix, l’intention, le montage, la suppression, la direction donnée à la matière et, finalement, dans la relation créée avec celui qui reçoit l’œuvre.

Cela ne signifie pas qu’il faille supprimer toute exigence de transparence. Lorsqu’un prix récompense explicitement un travail d’écriture individuel, savoir quelle place une IA a réellement occupée peut devenir une question légitime. Les éditeurs et les jurys devront probablement établir des règles beaucoup plus précises : assistance linguistique, documentation, réécriture partielle, génération de passages ou génération massive d’un manuscrit ne sont pas des pratiques équivalentes.

Mais transformons cette interrogation en débat intellectuel plutôt qu’en chasse aux sorcières.

Car nous risquons autrement d’entrer dans une époque assez absurde où chaque métaphore trop parfaite, chaque construction trop régulière et chaque phrase trop fluide deviendra suspecte. Les écrivains devront-ils bientôt fournir leurs brouillons, l’historique de leur traitement de texte et les différentes versions de chaque chapitre pour prouver qu’ils sont bien humains ?

Le plus ironique serait finalement que cette obsession de la détection finisse par normaliser davantage la littérature que l’intelligence artificielle elle-même.

Que Thélyson Orélien ait utilisé ou non une IA reste aujourd’hui une question factuelle disputée. Mais la polémique révèle une question beaucoup plus vaste, qui concerne désormais toute création : devons-nous juger une œuvre en fonction des outils ayant servi à la produire ou en fonction de ce qu’elle propose ?

Pour nous, la réponse est assez simple. Regardons le livre. Lisons-le. Discutons de sa langue, de ses faiblesses, de ses fulgurances, de ce qu’il raconte et de ce qu’il provoque.

Et si un jour un écrivain parvient à nous bouleverser en utilisant intelligemment une intelligence artificielle, le véritable sujet critique ne sera peut-être pas de savoir sur quelle touche il a appuyé.

Ce sera de comprendre pourquoi, malgré tout, nous avons été bouleversés.

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