À l’extérieur de la création, je mesure
presque tout.
J’organise, je quantifie, je calibre. Les
quantités, les horaires, les durées donnent
des bords à mes journées. Sans eux, je me
disperse.
Puis je dessine.
Les chiffres s’arrêtent là.
L’orange fluorescent touche la page.
Pendant un instant, il semble la brûler.
Je pense à une grenade ouverte. Le jus coule,
mes yeux le goûtent.
Le dessin devient sucré.
Je ne sais pas combien d’orange il faut.
Je sais seulement s’il en faut encore.
Au centre de la table, un verre
d’eau attend.
Les pigments restent un moment en
suspension, puis descendent lentement vers
le fond. Le papier absorbe. Certaines zones
restent humides tandis que d’autres ont déjà
changé.
Je ne compte pas les minutes.
Je ne mesure ni le temps qu’il faut attendre,
ni la quantité de couleur, ni l’instant où je dois
reprendre.
Et pourtant, je sais.
Je sais lorsqu’il est trop tôt.
Je sais lorsqu’une couleur peut en rejoindre
une autre.
Je sais lorsqu’il faut encore attendre.
À l’extérieur, les limites m’empêchent de partir
dans tous les sens.
Ici, je peux les franchir.
Je peux pousser une couleur au-delà de ce
que j’aurais cru possible. L’orange devient
trop orange. Le fluorescent approche l’excès.
Je cherche parfois précisément cet endroit :
celui où quelque chose déborde sans encore
se perdre.
Je joue avec le hors-limite.
Je ne pourrais pas lui donner de valeur.
Je ne saurais dire à partir de quelle quantité
une couleur devient excessive, ni combien de
secondes séparent le trop tôt du moment
juste.
Pourtant, la différence est nette.
Je la reconnais.
L’eau s’éclaircit. Les pigments se déposent.
Le papier change. La lumière se déplace.
Puis vient le moment.
Aucun chiffre ne l’annonce.
Aucune règle ne le confirme.
Je reprends.
Dans presque tout le reste, je mesure
pour savoir.
Ici, je sais sans mesurer.
La précision demeure.
Elle n’a simplement plus d’unité.
La limite aussi demeure.
Mais elle n’est plus devant moi.
Elle est en moi.





