Mais que peut-on bien faire de 27 millions d’euros en quatre jours ? La réponse tient en deux mots : accueillir et encadrer. Il faut installer des kilomètres de barrières, des écrans géants pour permettre à une foule immense de suivre les célébrations, des dispositifs sonores, des sanitaires, des structures temporaires, organiser les transports, l’accueil des pèlerins, les repas, l’hébergement et les infrastructures nécessaires aux milliers de personnes travaillant autour de l’événement. Près de 2 500 journalistes sont notamment accrédités. Le Parisien indique qu’environ 20 millions d’euros sur les 27 millions seraient consacrés à la seule étape parisienne.
Le chiffre est d’autant plus spectaculaire que le budget initial était très inférieur. Au début du mois de juin, l’archevêque de Paris Laurent Ulrich évoquait encore une enveloppe globale d’environ 10 millions d’euros. L’ampleur attendue de la mobilisation des fidèles et les besoins logistiques ont fait exploser l’estimation jusqu’aux 27 millions actuels. La Conférence des évêques de France explique notamment avoir dû renforcer les moyens logistiques, sécuritaires et scénographiques face à l’engouement suscité par la visite.
Une précision essentielle s’impose cependant avant de voir dans ces 27 millions une nouvelle dépense de l’État : cette somme n’est pas annoncée comme étant payée par le contribuable français. Le budget d’organisation est pris en charge par l’Église de France, qui a lancé une vaste campagne de dons. Le Vatican ne finance pas l’organisation générale de la visite dans le pays hôte, en dehors des dépenses liées à sa propre délégation. Au 22 septembre, environ 8 millions d’euros avaient été récoltés selon les informations communiquées au Parisien, ce qui signifie qu’il restait encore près de 19 millions à réunir.
Il existe toutefois une exception importante : la sécurité publique. La mobilisation des policiers, gendarmes et autres services de l’État relève bien des pouvoirs publics et n’entre pas dans les 27 millions d’euros annoncés par l’Église. Le ministère de l’Intérieur confirme d’ailleurs un dispositif particulièrement important, dans un contexte de posture Vigipirate renforcée. Des périmètres de protection seront installés et les préfectures de police de Paris, des Hautes-Pyrénées et de Moselle travaillent depuis plusieurs semaines avec les équipes chargées de la sécurité du pape, la Garde suisse et la gendarmerie du Vatican.
Autrement dit, le coût réel de ces quatre jours pour l’ensemble de la collectivité sera nécessairement supérieur aux fameux 27 millions, puisque les dépenses publiques de sécurité viennent s’y ajouter. En revanche, les chiffres disponibles ne permettent pas encore d’établir sérieusement le montant total supporté par l’État. Additionner au hasard salaires de policiers, déplacements, sécurisation aérienne et dispositifs préfectoraux pour fabriquer un chiffre spectaculaire n’aurait donc aucun sens.
Pourquoi alors dépenser autant pour une visite religieuse dans un pays où la pratique catholique a considérablement diminué ? Parce qu’un pape n’est pas seulement un responsable religieux. Il est également chef de l’État du Vatican, personnalité diplomatique mondiale et dirigeant spirituel d’une Église comptant plus d’un milliard de fidèles. Sa venue concentre donc plusieurs dimensions à la fois : religieuse, politique, médiatique, touristique et diplomatique.
Le programme lui-même illustre cette ambiguïté permanente. Léon XIV sera reçu à l’Élysée, se rendra au siège de l’UNESCO, célébrera des offices religieux à Notre-Dame, sur l’axe Concorde-Champs-Élysées, à Lourdes et à Metz. Sa présence dans cette dernière ville possède également une dimension symbolique particulière : Robert Schuman, l’un des pères de la construction européenne, y est enterré et le pape doit y porter un message autour de la paix et de l’unité européenne.
La question des 27 millions révèle surtout quelque chose d’assez fascinant sur notre époque. La France est un pays constitutionnellement laïque, où les églises se vident dans de nombreux territoires, mais capable de réunir potentiellement plusieurs centaines de milliers de personnes lorsqu’arrive le pape. La visite devient alors un événement qui dépasse largement les seuls catholiques pratiquants. On vient voir un chef religieux, mais aussi une personnalité mondiale, un symbole historique et peut-être, pour certains, le représentant d’un monde que l’on croyait en train de disparaître.
Il y a également un paradoxe économique. À une époque où l’Église française rappelle régulièrement ses difficultés financières et dépend largement des dons des fidèles, elle doit trouver 27 millions d’euros pour quatre journées. L’appel à la générosité ne fait d’ailleurs pas l’unanimité chez les catholiques eux-mêmes. Certains considèrent qu’une visite papale constitue un événement suffisamment exceptionnel pour justifier cet effort ; d’autres préféreraient naturellement voir ces sommes consacrées aux paroisses, à la solidarité ou au patrimoine religieux.
Reste une évidence : lorsque 600 000 personnes sont susceptibles de se retrouver au cœur de Paris pour une seule messe, on ne parle plus d’installer quelques chaises devant une église. On organise une véritable ville provisoire, avec ses écrans, ses barrières, ses sanitaires, ses équipes techniques, ses secouristes, ses médias et ses dispositifs de circulation.
Voilà sans doute pourquoi quatre jours peuvent finir par coûter 27 millions d’euros.
Et cela explique aussi pourquoi, croyant ou non, il sera difficile d’ignorer Léon XIV lorsqu’il arrivera en France vendredi.





