Société

Nous avons tué l’ennui, et ce n’était peut-être pas une bonne idée

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Il y a encore quelques années, on s’ennuyait. Dans une salle d’attente, on attendait. Dans le métro, on regardait les gens. À un arrêt de bus, on lisait les horaires pour la quatrième fois. Dans une file d’attente, on observait le plafond, ses chaussures, la nuque de la personne devant soi. À table, lorsque la conversation s’arrêtait, il y avait un silence. Le soir, lorsqu’on ne savait pas quoi faire, on ne faisait parfois rien.

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Cela paraît presque exotique aujourd’hui. Désormais, quelques secondes de vide suffisent pour que la main cherche automatiquement le téléphone. Deux minutes avant l’arrivée du métro : téléphone. Quelqu’un part aux toilettes au restaurant : téléphone. La publicité commence à la télévision : téléphone. On attend qu’un fichier se télécharge : téléphone. On se réveille au milieu de la nuit : téléphone.

Nous avons progressivement réussi quelque chose d’assez extraordinaire : supprimer presque tous les temps morts de nos journées. Et nous avons appelé cela un progrès.

Évidemment, le smartphone est un outil formidable. Il permet de communiquer, de travailler, de photographier, de se déplacer, de lire, d’écouter de la musique, d’apprendre presque n’importe quoi et de parler instantanément à quelqu’un situé à l’autre bout du monde. Le problème n’est pas l’objet. Le problème commence lorsque l’objet devient la réponse automatique à chaque seconde durant laquelle rien ne se passe.

Car l’ennui avait peut-être une fonction. Quand il n’y avait rien à regarder, nous étions obligés de regarder ailleurs. Parfois dehors, parfois les autres, parfois à l’intérieur de nous-mêmes. On imaginait, on réfléchissait, on se souvenait, on rêvassait, on inventait des histoires absurdes, on associait deux idées qui n’avaient rien à voir, on se demandait ce qu’on allait faire de sa vie. Bref, notre cerveau travaillait sans qu’on lui fournisse constamment quelque chose à consommer.

Aujourd’hui, cette parenthèse devient rare. Chaque moment disponible peut immédiatement être rempli par une vidéo, un message, une actualité, une photo, un jeu, une notification ou le visage d’un inconnu expliquant quelque chose face caméra pendant trente secondes.

Le phénomène est particulièrement visible chez les plus jeunes, mais il serait très confortable de croire qu’il ne concerne qu’eux. Le débat sur la place du smartphone à l’école s’est encore amplifié en France et certains parents cherchent désormais des appareils plus limités précisément pour permettre à leurs enfants d’être joignables sans leur donner immédiatement accès à l’ensemble de l’univers du smartphone.

Le débat accompagne une autre inquiétude : celle de la lecture et de la capacité à rester concentré suffisamment longtemps sur un texte. Les réseaux sociaux et le temps passé devant les écrans sont régulièrement évoqués dans cette discussion, même s’ils ne peuvent évidemment pas expliquer à eux seuls les difficultés scolaires ou la baisse de certaines pratiques culturelles.

Mais derrière la question éducative se cache peut-être quelque chose d’encore plus profond : nous sommes en train de modifier notre rapport au temps.

Nous tolérons de moins en moins l’attente. Une vidéo doit commencer immédiatement. Une réponse doit arriver rapidement. Une page doit se charger instantanément. Un film qui ne nous accroche pas dans les premières minutes est abandonné. Une chanson dont l’introduction dure trop longtemps peut être passée. Une conversation qui ralentit devient l’occasion de consulter son téléphone.

Même nos loisirs doivent désormais prouver en permanence qu’ils méritent notre attention.

Le paradoxe est magnifique : nous n’avons probablement jamais disposé d’autant de divertissements et nous semblons pourtant nous ennuyer de plus en plus vite.

Autrefois, l’ennui était provoqué par l’absence de stimulation. Aujourd’hui, il pourrait être provoqué par son excès. Lorsque notre cerveau s’habitue à recevoir sans interruption des informations nouvelles, une situation normale peut commencer à sembler désespérément lente. Une promenade sans musique. Un repas sans téléphone. Un trajet en train sans vidéo. Une discussion qui prend son temps. Un livre de trois cents pages.

Tout ce qui ne change pas toutes les quinze secondes risque alors de paraître trop lent.

Et là, quelque chose commence à dépasser largement la question des écrans. Car la vie elle-même est lente. Apprendre quelque chose est lent. Aimer quelqu’un est lent. Écrire un livre est lent. Construire une amitié est lent. Comprendre une idée compliquée est lent. Regarder un enfant grandir est extrêmement lent. Créer une œuvre est souvent terriblement lent.

Nous sommes donc en train de fabriquer des outils capables d’accélérer presque toutes nos activités alors que les choses les plus importantes de l’existence continuent obstinément à demander du temps.

Voilà peut-être pourquoi l’ennui mérite d’être réhabilité. Non pas l’ennui subi pendant des journées entières, celui de l’isolement ou du mal-être, mais ce petit ennui banal de quelques minutes. Celui dans lequel il ne se passe absolument rien.

Il possède une vertu devenue presque révolutionnaire : il ne cherche pas à capter notre attention. Il nous la rend.

Beaucoup d’idées naissent précisément dans ces moments étranges où le cerveau cesse d’être occupé par une tâche immédiate. Sous la douche. En marchant. Dans un train. En regardant par une fenêtre. Quelques minutes pendant lesquelles nous cessons de recevoir des informations et où notre esprit commence enfin à produire les siennes.

Les artistes connaissent bien cette zone. Créer ne consiste pas uniquement à accumuler des références, des images, des sons et des informations. Il faut aussi du vide entre elles. Un endroit mental où deux choses qui n’avaient apparemment aucun rapport peuvent soudain se rencontrer.

Or ce vide devient rare.

Nous emportons désormais le monde entier dans notre poche. C’est extraordinaire. Mais le monde entier possède un défaut : il ne se tait jamais.

Il y aura toujours une nouvelle vidéo, une nouvelle polémique, un nouveau message, une nouvelle catastrophe, une nouvelle photo, une nouvelle personne à regarder. Le flux est infini alors que notre temps, lui, ne l’est pas.

Le véritable luxe du futur ne sera peut-être donc pas d’avoir accès à davantage de contenus. Nous les avons déjà tous. Le luxe pourrait devenir exactement l’inverse : réussir à s’en passer quelques instants.

S’asseoir quelque part, ne rien regarder, ne rien écouter, ne rien publier, ne rien apprendre, ne rien optimiser, et attendre.

Il se pourrait même qu’au bout de quelques minutes quelque chose d’assez inattendu apparaisse.

Une pensée.

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