Au début, on demandait à l’intelligence artificielle de rédiger un courrier, de résumer un texte, de traduire une phrase ou de trouver une recette de cuisine. Puis quelque chose de beaucoup plus étrange s’est produit. On a commencé à lui raconter nos vies. Nos ruptures, nos angoisses, nos histoires de famille, nos problèmes de travail, nos complexes, nos doutes, nos colères, nos amours impossibles. La machine qui devait nous aider à travailler est progressivement devenue celle à qui l’on raconte pourquoi on n’arrive plus à dormir.
En France, le phénomène n’est déjà plus marginal. Une grande partie des jeunes utilisent désormais des intelligences artificielles conversationnelles et beaucoup d’entre eux leur parlent de sujets personnels, parfois très intimes. Certains disent même les utiliser comme une sorte de confident ou de psy improvisé. Ces comportements racontent peut-être beaucoup plus que l’histoire d’une nouvelle technologie. Ils racontent aussi notre solitude.
Car pourquoi parle-t-on autant aux machines ? Probablement parce qu’elles sont disponibles. Un ami peut être occupé. Un conjoint peut être fatigué. Un parent peut juger. Un collègue peut répéter ce qu’on lui raconte. Un psychologue coûte de l’argent et n’est pas disponible dimanche soir à 2 h 17. Une intelligence artificielle, elle, répond. Toujours.
Cette disponibilité absolue possède quelque chose d’extraordinairement séduisant. Pour la première fois dans l’histoire humaine, chacun peut disposer d’un interlocuteur apparemment attentif vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un interlocuteur qui finit parfois par connaître nos habitudes, notre manière de parler, nos préoccupations et une partie considérable de notre histoire.
Cela peut évidemment être utile. Parler permet parfois de mettre de l’ordre dans ses idées. Écrire ce que l’on ressent oblige à formuler une émotion. Une conversation avec une IA peut aider quelqu’un à préparer une discussion difficile, à comprendre une situation ou simplement à rompre momentanément un sentiment d’isolement. Mais quelque chose doit tout de même nous interroger : nous sommes peut-être en train d’inventer une relation humaine sans humain.
Une relation extrêmement confortable parce qu’elle élimine précisément ce qui rend les relations humaines compliquées : l’autre.
Un véritable ami possède ses propres problèmes. Il peut nous interrompre, être de mauvaise humeur, nous trouver injuste, nous dire que nous avons tort, refuser de nous parler ou être blessé par ce que nous disons. Bref, il existe indépendamment de nous. La machine, elle, est construite pour revenir vers nous. Et c’est peut-être là que commence le vertige.
Une amitié n’est pas seulement quelqu’un qui nous écoute. C’est la confrontation avec une autre conscience, un autre désir, une autre histoire. Nous apprenons à composer avec quelqu’un qui n’existe pas uniquement pour répondre à nos besoins. Avec une intelligence artificielle, cette réciprocité est une illusion. Elle peut écrire « je comprends », mais comprend-elle ? Elle peut écrire « je suis désolé », mais est-elle désolée ? Elle peut nous rassurer, mais s’inquiète-t-elle réellement lorsque nous refermons l’application ? Non. Et pourtant notre cerveau, lui, réagit aux mots.
C’est toute l’étrangeté de la situation. Nous savons parfaitement qu’il n’y a personne derrière l’écran et nous pouvons néanmoins éprouver quelque chose devant ce qui nous répond. Certains utilisateurs développent déjà des formes d’attachement très fortes envers des compagnons artificiels. La modification ou la disparition d’un système avec lequel une personne dialogue depuis des mois peut même provoquer un véritable sentiment de perte. Autrement dit, on peut commencer à regretter quelqu’un qui n’a jamais existé.
Voilà probablement l’une des choses les plus fascinantes de cette révolution. Pendant des millénaires, nous avons créé des personnages imaginaires, des dieux, des héros, des fantômes, des amoureux fictifs et des personnages de romans. Mais ils ne nous répondaient pas. L’intelligence artificielle, elle, répond. Et cette petite différence change presque tout.
Le danger serait pourtant de conclure trop rapidement que l’IA crée forcément de la solitude. La réalité est plus complexe. Les personnes déjà isolées peuvent naturellement être plus nombreuses à rechercher ce type de compagnie. L’intelligence artificielle peut donc être une passerelle vers les autres, un outil temporaire, une aide pour comprendre ses émotions ou préparer une conversation. Mais elle peut également devenir un endroit suffisamment confortable pour que l’on n’ait plus envie d’en sortir.
Pourquoi appeler cet ami qui risque de ne pas répondre lorsque l’on peut obtenir une réponse immédiatement ? Pourquoi raconter pour la troisième fois son chagrin amoureux à quelqu’un qui commence à en avoir assez lorsqu’une machine acceptera de l’écouter une quatrième, une cinquième ou une centième fois ? Pourquoi affronter le silence gênant d’un premier rendez-vous lorsqu’un interlocuteur numérique connaît déjà nos centres d’intérêt et sait exactement comment relancer la conversation ?
Petit à petit pourrait apparaître une forme nouvelle de confort affectif, une vie relationnelle sans friction. Et c’est précisément ce qui pourrait la rendre dangereuse. Car les autres nous fatiguent, mais ils nous construisent également. Ils nous obligent à attendre, à écouter, à pardonner, à supporter l’ennui, à accepter de ne pas toujours être au centre de la conversation et à découvrir que le monde intérieur d’une autre personne est aussi important que le nôtre.
Une machine parfaitement adaptée à nos désirs pourrait progressivement nous dispenser de cet apprentissage. Après avoir bouleversé le travail, la création, l’école et l’information, l’intelligence artificielle arrive maintenant dans un territoire beaucoup plus sensible : notre intimité.
Et peut-être faut-il se poser maintenant une question extrêmement simple. Dans quelques années, lorsque quelqu’un dira : « C’est la seule personne à qui je peux tout raconter », parlera-t-il encore nécessairement d’une personne ?
Nous avons longtemps eu peur que les machines deviennent trop humaines. Le véritable bouleversement pourrait finalement être exactement inverse : que les humains finissent par trouver les machines suffisamment humaines pour ne plus sentir la différence.





