Ce qui ressemblait encore récemment à un gadget technologique est en train de devenir un véritable sujet de société. Plusieurs affaires récentes ont montré que des personnes pouvaient être filmées à leur insu dans l’espace public grâce à ce type de lunettes, parfois avant que les images ne se retrouvent sur les réseaux sociaux. Le phénomène pose évidemment des questions de droit à l’image et de respect de la vie privée, mais il en pose une autre, beaucoup plus troublante : sommes-nous en train de perdre le droit de simplement passer dans la rue sans devenir une image ?
Nous avons déjà accepté énormément de choses. Les caméras de vidéosurveillance, les smartphones, les sonnettes connectées, les caméras embarquées, les vidéos TikTok tournées au milieu des passants. Mais il existait généralement un indice. Une caméra accrochée au mur se voit. Un téléphone tenu à bout de bras se voit. Une équipe de télévision se voit. Les lunettes connectées changent profondément la situation parce que la caméra se fond dans un objet banal, porté sur le visage, presque invisible. La personne filmée peut parfaitement ignorer qu’elle l’est.
C’est peut-être là que se trouve la véritable révolution, non pas dans la technologie elle-même mais dans notre comportement. Nous avons toujours regardé les autres. Dans le métro, dans un restaurant, sur une plage, dans une exposition. Ce regard pouvait être furtif, admiratif, gênant, insistant ou simplement absent. Mais il disparaissait presque aussitôt. Il devenait éventuellement un souvenir. Désormais, le regard peut produire un fichier.
Cette différence paraît minuscule. Elle est immense.
Une rencontre de trois secondes avec un inconnu peut devenir une vidéo conservée indéfiniment, diffusée à des milliers de personnes, commentée, détournée, moquée, identifiée ou archivée. Avec l’intelligence artificielle, cette image peut ensuite être analysée, classée, traduite, recadrée, comparée, enrichie. Nous ne sommes plus seulement face à une paire de lunettes. Nous sommes face à des yeux reliés à un ordinateur.
Et c’est précisément ce qui rend la situation inquiétante. La rue était encore l’un des derniers endroits où l’on pouvait simplement disparaître dans la foule. Marcher dans Paris sans être quelqu’un. Prendre un café. Attendre un bus. Regarder une vitrine. Être mal habillé. Être fatigué. Embrasser quelqu’un. Se disputer. Rire bêtement. Faire simplement partie du décor humain. Cette insignifiance momentanée est une forme de liberté.
Les réseaux sociaux avaient déjà commencé à grignoter cette liberté en transformant chaque événement en contenu potentiel. Les lunettes connectées pourraient pousser cette logique beaucoup plus loin. Tout ce qui entre dans le champ de vision devient potentiellement enregistrable. Et donc, tôt ou tard, publiable.
Le problème n’est même plus seulement de savoir si l’on a le droit de filmer quelqu’un. Le vrai problème est de savoir comment une personne peut refuser d’être filmée si elle ignore qu’elle l’est. Une petite lumière sur une monture suffit-elle réellement à informer tous ceux qui passent devant l’objectif ? Faudra-t-il bientôt inspecter les lunettes de chaque inconnu avant de savoir si l’on peut se comporter normalement devant lui ?
Le plus intéressant est peut-être que la méfiance existe déjà alors que cette technologie reste encore relativement peu répandue. Une majorité de Français interrogés sur le sujet disent percevoir les lunettes connectées comme un risque pour la vie privée. C’est assez révélateur. La société n’est pas encore envahie par les lunettes-caméras, mais elle comprend déjà intuitivement ce qu’elles pourraient changer.
Nous avons d’ailleurs déjà vécu cette histoire. Au début des téléphones portables équipés d’appareils photo, beaucoup trouvaient absurde l’idée de photographier absolument tout. Aujourd’hui, tout est photographié. Au début des réseaux sociaux, montrer son déjeuner, son couple, son appartement ou ses vacances paraissait narcissique. Aujourd’hui, c’est devenu une banalité. Nous avons une capacité remarquable à transformer une bizarrerie technologique en comportement quotidien.
C’est pourquoi il serait naïf de considérer les lunettes connectées comme une simple mode. Le smartphone a placé Internet dans notre poche. Les lunettes cherchent désormais à le placer devant nos yeux. Et la prochaine étape pourrait être encore plus radicale : un monde dans lequel regarder, enregistrer et analyser deviennent pratiquement la même action.
Le véritable enjeu est peut-être ailleurs. Peut-on encore vivre sans produire du contenu ? Nous transformons progressivement l’existence humaine en immense matière première audiovisuelle. Un accident devient une vidéo. Une dispute devient une vidéo. Une rencontre devient une vidéo. Une humiliation devient une vidéo. Un inconnu croisé dans la rue devient une vidéo.
Nous documentons tellement nos vies que nous risquons de finir par ne plus savoir les vivre sans les enregistrer.
Les lunettes connectées symbolisent peut-être ce basculement. Le moment où la caméra cesse d’être un objet que l’on sort de sa poche pour devenir une extension permanente du regard. Et lorsque chaque regard peut devenir un enregistrement, ce n’est plus seulement notre droit à l’image qui est menacé. C’est quelque chose de plus subtil, de plus quotidien et peut-être de plus précieux : le droit d’être vu sans être conservé, le droit d’exister quelques secondes dans la vie d’un inconnu puis de disparaître.
Bref, le droit de passer inaperçu.





