Certaines pensées ne demandent pas
des mots.
Elles demandent une ligne, une couleur,
un rythme.
Les formes n’illustrent pas une idée.
Elles pensent.
Un premier trait, à lui seul,
modifie l’espace.
La feuille n’est plus une surface blanche.
La mine avance, s’arrête, reprend.
Une pression suffit à épaissir une ligne.
Un déplacement en modifie la direction.
Quelque chose apparaît et demande déjà à
être regardé de nouveau.
Une ligne appelle une autre ligne.
Je la rapproche, je l’éloigne, je l’interromps.
Chaque geste modifie ce qui était là avant lui.
Une forme en déplace une autre.
Chaque décision redistribue l’ensemble.
Rien n’existe isolément.
Tout devient relation.
Je ne sais pas nécessairement ce que le
dessin sera avant de le commencer.
Je ne cherche pas à exécuter une image déjà
construite.
Je regarde ce que produit le premier geste.
Puis ce que le suivant transforme.
Le dessin avance par conséquences
successives.
Une forme apparaît.
Elle produit une situation que je n’avais pas
entièrement prévue.
Je regarde de nouveau.
J’ajoute une ligne.
Cette ligne transforme la forme à laquelle
elle répondait.
Ce que je regardais quelques secondes
auparavant n’existe déjà plus de la même
manière.
Je dois regarder encore.
Le dessin avance ainsi.
Je rapproche deux formes. Leur
relation change.
J’en éloigne une troisième. L’ensemble se
redistribue.
J’interromps une ligne. L’espace qu’elle laisse
devient soudain visible.
Chaque geste transforme les conditions
du suivant.
Ce que je viens de faire modifie ce que je
peux faire ensuite.
Je cherche une justesse qui n’existait pas
avant le dessin.
Elle ne m’attend pas quelque part.
Elle apparaît à mesure que les formes
apparaissent et se transforment.
La décision juste n’existe qu’à partir de ce qui
est déjà là.
La pensée n’était pas entièrement là avant
le dessin.
Elle se construit aussi dans ce qui arrive sur
la feuille.
Une forme produit une question.
La suivante n’y répond pas nécessairement.
Elle transforme la question.
Le dessin ne donne pas une forme à une
pensée déjà constituée.
Chaque geste transforme ce que je peux
penser après lui.
Je ne dessine pas ce que je sais.
Je découvre ce que le dessin me permet
de penser.





