Le dessin ne reçoit jamais la
première trace.
Bien avant que la main rencontre le papier, le
regard, le corps et les sens recueillent déjà
des formes, des couleurs, des rythmes et des
matières.
Le soleil traverse les nuages avec retenue.
Le ciel demeure gris, mais déjà quelques
nuances apparaissent : un jaune discret, des
beiges, des bruns très pâles, une lumière
dorée qui cherche encore son chemin.
Le jour ne s’impose pas, il se
laisse approcher.
Je m’accorde à ce mouvement.
Chaque matin ouvre un territoire
d’observation.
Le froid sur les mains, l’odeur de la terre après
la pluie, une branche qui hésite sous le vent,
l’humidité d’un mur, le silence qui précède le
chant d’un oiseau.
Chaque journée devient un exercice
d’attention, non pour retenir davantage, mais
pour accueillir plus justement.
Une couleur modifie toutes les autres.
Une lumière transforme un paysage
pourtant familier.
Un souffle d’air change la présence
d’un arbre.
Rien n’est immobile, tout agit sur tout.
La vie ne choisit pas ce qu’elle offre, elle
apporte des jours lumineux comme les plus
opaques.
La douceur d’une matinée, la rudesse d’un
vent d’hiver, la lenteur, l’imprévu.
Chaque expérience laisse une empreinte
avant même d’être pensée.
Je ne cherche pas à accumuler
des souvenirs.
Je laisse le monde accomplir son travail.
Je ne décide pas de ce qui restera.
Certaines perceptions sont retenues
consciemment. D’autres ne sont pas
sélectionnées et persistent pourtant sans que
je sache sous quelle forme.
Lorsque je dessine, quelque
chose subsiste.
Je ne retrouve pas nécessairement ce que j’ai
vu. Je ne le reproduis pas.
Une relation entre deux formes, une distance,
une densité apparaissent sans que je puisse
les rattacher à une perception précise.
Les chemins parcourus, les saisons
traversées, les lumières patientées ne
reviennent pas comme des images.
Leur origine n’est plus identifiable, pas
nécessairement leur trace
Je ne sais pas exactement ce qui a
été retenu.
Une perception que je n’ai pas consciemment
sélectionnée peut pourtant subsister.
Le dessin me permet d’en constater la
présence sans en retrouver l’origine.
Je ne peux plus identifier cette perception.
Pourtant, le dessin montre qu’elle n’a pas
entièrement disparu.





