Elle peut même théoriser son mode de vie sur TikTok ou Instagram : elle veut un homme qui « assure », qui paie les voyages, les restaurants, l’appartement, les sacs, les hôtels. Elle ne cherche pas simplement un compagnon. Elle cherche parfois un niveau de vie.
Et surtout, elle l’assume.
C’est peut-être cela qui a changé.
Pendant longtemps, l’intérêt financier dans les relations sentimentales était dissimulé derrière les conventions sociales. Aujourd’hui, dans certains univers numériques, il devient presque un argument identitaire : « Je connais ma valeur », « je ne sors pas avec un homme qui gagne moins que moi », « minimum six figures », « princess treatment ».
La liberté féminine aurait-elle donc enfanté cet étrange paradoxe : vouloir être totalement indépendante tout en revendiquant le droit d’être intégralement entretenue ?
Évidemment, toutes les femmes ne pensent pas ainsi. L’immense majorité travaille, paie ses factures et ne passe pas son existence à chercher un milliardaire sur Raya. Faire de la « michtonneuse » le portrait de la femme contemporaine serait aussi caricatural que de réduire les hommes aux dragueurs obsédés par les filles de vingt ans.
Mais le personnage existe. Et surtout, il est devenu extrêmement visible.
Les réseaux sociaux ont fourni à cette vieille logique un décor extraordinaire.
Jets privés, palaces, restaurants étoilés, montres, plages des Maldives, voitures allemandes, sacs hors de prix : le partenaire n’est plus seulement un amoureux. Il peut devenir un instrument d’ascension sociale et un accessoire de représentation.
Dans cette économie de l’image, sortir avec quelqu’un de riche, célèbre ou puissant possède une valeur supplémentaire : cela produit du contenu.
La relation devient alors un CV.
Et l’amoureux, un badge social.
Les recherches sur les préférences amoureuses montrent d’ailleurs depuis longtemps que le statut économique peut jouer un rôle dans le choix du partenaire. Certaines études trouvent, en moyenne, une plus grande importance accordée aux ressources économiques du partenaire chez les femmes que chez les hommes. Mais les travaux récents insistent aussi sur le poids déterminant de la culture : ces différences ne sont ni absolues ni identiques d’une société à l’autre.
Plus intéressant encore : une étude publiée en 2025 portant notamment sur d’anciennes petites annonces matrimoniales françaises montre qu’en France et au Canada, les critères économiques avaient historiquement reculé au profit de critères liés à la personnalité. Autrement dit, l’idée selon laquelle nous serions naturellement programmés pour choisir un portefeuille plutôt qu’une personne est beaucoup trop simpliste.
Ce qui change peut-être aujourd’hui, c’est moins le désir de richesse que sa mise en scène permanente.
Le problème commence lorsque cette préférence économique devient du mépris.
Quand un homme qui gagne normalement sa vie devient un « loser ».
Quand l’employé, l’artiste fauché, l’infirmier, le professeur ou le petit entrepreneur disparaissent du radar parce qu’ils ne peuvent pas proposer Dubaï en business class.
Quand la valeur d’un individu finit par être confondue avec son patrimoine.
Car derrière le discours très moderne sur le « standard » et la « valeur personnelle » réapparaît parfois quelque chose d’incroyablement ancien : l’homme doit fournir les ressources et la femme choisit celui qui en possède le plus.
Ce n’est plus tellement révolutionnaire.
C’est même assez XIXe siècle.
Avec un smartphone.
Il faut également regarder l’autre côté du miroir. Certains hommes fortunés participent pleinement à ce marché et recherchent eux aussi une transaction : leur argent et leur statut contre la jeunesse, la beauté, la disponibilité ou le prestige physique de leur partenaire.
Le businessman de cinquante-cinq ans qui ne veut fréquenter que des femmes de vingt-cinq ans n’est pas exactement l’innocente victime du système.
Lui aussi fait son marché.
Ainsi naît une sorte de capitalisme sentimental parfaitement adapté à notre époque : elle sélectionne le patrimoine, lui sélectionne le physique, et chacun prétend encore chercher l’amour.
C’est probablement là que le phénomène devient intéressant.
La « michtonneuse » n’est peut-être pas simplement une femme vénale. Elle est l’un des personnages d’un monde où absolument tout est devenu mesurable : nombre d’abonnés, revenus, beauté, notoriété, réseau, voyages, vêtements, restaurants, valeur immobilière.
Même l’amour finit par subir la logique du classement.
Tu gagnes combien ?
Tu connais qui ?
Tu m’emmènes où ?
Tu peux m’offrir quoi ?
À force de vouloir connaître sa « valeur », on finit surtout par donner un prix à tout.
Y compris aux gens.
Et c’est peut-être cela, beaucoup plus que les michtonneuses elles-mêmes, qui constitue la véritable plaie de notre époque.





