Ce monde-là n’a pas totalement disparu. Mais il a perdu quelque chose d’essentiel : son monopole de la légitimité.
De la même manière qu’une partie considérable des Français ne croit plus vraiment à la capacité de la politique nationale à changer leur quotidien, beaucoup ne considèrent plus spontanément les grands médias comme les arbitres naturels du réel.
Les chiffres sont impressionnants. En février 2026, le baromètre du CEVIPOF indiquait que seulement 22 % des Français déclaraient avoir confiance dans la politique, et 15 % dans les partis politiques. Dans la même enquête, la confiance dans les médias n’atteignait que 29 %.
Le parallèle n’est pas anodin.
Politique et médias ont longtemps occupé une position semblable : ils étaient les intermédiaires obligés. Les uns représentaient le citoyen. Les autres sélectionnaient et racontaient le monde.
Or nous sommes entrés dans l’époque de la défiance envers les intermédiaires.
« Pourquoi devrais-je vous croire ? »
C’est peut-être la question centrale de notre époque.
Pourquoi croire davantage un éditorialiste de télévision qu’un universitaire parlant directement sur YouTube ? Pourquoi attendre le journal télévisé pour voir une vidéo disponible depuis trois heures sur Telegram, TikTok ou X ? Pourquoi lire cinq cents mots résumant un rapport quand le rapport lui-même est accessible en ligne ?
Internet n’a pas simplement accéléré l’information.
Il a détruit une partie de son organisation verticale.
Autrefois, une information remontait jusqu’au journaliste, était vérifiée, hiérarchisée, éditée, puis descendait vers le public.
Aujourd’hui, tout circule dans toutes les directions.
Le témoin devient diffuseur.
Le spécialiste devient média.
Le politique devient son propre journaliste.
Le citoyen devient commentateur.
Et désormais l’intelligence artificielle devient, elle aussi, une porte d’entrée vers l’information.
Le Digital News Report 2026 du Reuters Institute observe justement un basculement historique : à l’échelle des 48 marchés étudiés, les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont devenus pour la première fois le moyen le plus utilisé pour accéder à l’information en ligne, devant les sites et applications des médias eux-mêmes.
C’est une révolution silencieuse.
La France est particulièrement méfiante
La défiance française envers les médias n’est pas une impression.
Selon le Reuters Institute, 29 % seulement des Français interrogés disent faire confiance à l’information en général en 2026, un niveau faible qui reste stable par rapport à l’année précédente. L’intérêt déclaré pour l’information n’est plus que de 36 %.
Plus révélateur encore : 66 % des répondants français estiment que les propriétaires des médias influencent leur couverture éditoriale, tandis que 64 % pensent que les responsables politiques ou gouvernements exercent eux aussi une influence.
Qu’elles soient toujours justifiées ou non, ces perceptions changent radicalement la relation entre le public et les rédactions.
Une information n’est plus simplement reçue.
Elle est immédiatement interrogée :
Qui possède ce média ?
Qui parle ?
Pourquoi maintenant ?
Quel est son intérêt ?
Qu’est-ce qu’on ne me montre pas ?
La suspicion est devenue un réflexe de consommation de l’information.
Mais le paradoxe est immense
Le problème, c’est que le rejet des médias traditionnels ne signifie absolument pas la disparition du besoin d’information.
C’est même parfois exactement le contraire.
On cherche partout.
On compare.
On regarde un extrait télévisé sur X, une analyse sur YouTube, une vidéo TikTok, puis Wikipédia, Google, un podcast, un article de presse et désormais une IA.
Les Français n’ont pas nécessairement cessé de vouloir savoir.
Ils ont cessé d’accepter qu’une poignée d’acteurs décident seuls de la manière dont ils doivent savoir.
C’est très différent.
En France, 29 % des personnes interrogées par Reuters disent recevoir une partie de leur information par des créateurs. Mais seulement 3 % déclarent que ces créateurs suffisent à couvrir l’ensemble de leurs besoins d’information. Autrement dit, les nouveaux médias ne remplacent pas simplement les anciens : ils s’y ajoutent et produisent un paysage beaucoup plus fragmenté.
Le journaliste n’a plus le dernier mot
C’est probablement ce que certaines rédactions traditionnelles ont eu le plus de mal à accepter.
Pendant longtemps, publier un article constituait la fin du processus.
Aujourd’hui, ce n’est que le début.
Quelques secondes après sa publication, l’article est commenté, contesté, découpé, détourné, comparé avec d’autres sources.
Une erreur peut être repérée par un internaute.
Un extrait oublié peut réapparaître.
Une contradiction peut être archivée.
Une interview complète peut permettre de vérifier si une phrase a réellement été sortie de son contexte.
Cela améliore parfois considérablement le débat public.
Mais cela crée aussi un gigantesque chaos informationnel.
Car supprimer les anciens gardiens du temple ne supprime ni le mensonge, ni la propagande, ni la manipulation.
Cela les démocratise aussi.
La défiance protège parfois. Elle peut aussi rendre vulnérable.
Il existe un piège intellectuel extrêmement dangereux :
considérer que puisqu’un média traditionnel peut se tromper, son contraire est nécessairement vrai.
C’est exactement ainsi que prospèrent certaines intox.
Une chaîne de télévision peut commettre des erreurs.
Un journal peut avoir une ligne éditoriale.
Un milliardaire peut posséder un média.
Un journaliste peut avoir des biais.
Mais un compte Telegram anonyme peut également mentir.
Un influenceur peut être rémunéré.
Une vidéo peut être manipulée.
Une image peut être générée.
Un faux site d’information peut imiter un véritable journal.
Le Reuters Institute souligne d’ailleurs qu’en France les élections locales de mars 2026 ont été touchées par une campagne de désinformation utilisant des sites conçus pour ressembler à des médias locaux.
Voilà toute l’ambiguïté de la révolution actuelle.
Nous avons gagné une liberté extraordinaire d’accès à l’information au moment même où il devient de plus en plus difficile de déterminer ce qui mérite notre confiance.
Les médias mainstream ne vont probablement pas disparaître
Le terme « mainstream » est lui-même devenu péjoratif.
Il désigne indistinctement TF1, France Télévisions, Le Monde, BFMTV, Le Figaro, Radio France ou parfois n’importe quel média employant des journalistes professionnels.
Mais annoncer leur disparition serait une erreur.
Ils disposent encore de rédactions, de correspondants, de juristes, d’archives, de procédures de vérification et surtout des moyens nécessaires pour produire l’information originale que les réseaux sociaux commentent ensuite.
La véritable transformation est ailleurs.
Ils ne sont plus seuls.
Et leur signature ne suffit plus automatiquement à convaincre.
Ils doivent désormais mériter en permanence une confiance qui autrefois leur était presque institutionnellement accordée.
C’est probablement une bonne chose pour le journalisme.
À condition qu’il le comprenne.
La prochaine bataille : la confiance
La bataille médiatique des années 2000 portait sur l’audience.
Celle des années 2010 portait sur les réseaux sociaux.
Celle qui commence portera probablement sur quelque chose de beaucoup plus précieux :
La confiance.
Dans un monde où chacun peut publier, commenter, fabriquer une image, produire une vidéo crédible ou demander à une intelligence artificielle de résumer l’actualité, la valeur d’un média ne sera bientôt plus seulement d’être rapide.
Tout le monde est rapide.
Elle sera d’être identifiable, transparent, vérifiable et suffisamment honnête pour reconnaître ce qu’il ignore.
Le média de demain devra peut-être moins proclamer :
« Voici la vérité. »
Et davantage dire :
« Voilà ce que nous savons, voilà comment nous le savons, voilà ce qui reste incertain, et voici nos sources. »
Ce changement peut sembler minuscule.
Il est révolutionnaire.
Car ce qui est en train de mourir n’est peut-être pas la presse.
C’est l’époque où quelques médias pouvaient prétendre, à eux seuls, organiser la réalité pour tout le monde.
La révolution de l’information a déjà commencé.
Et personne ne sait encore exactement ce qui remplacera l’ancien monde.
