Dans un pays qui se raconte depuis des décennies comme sécularisé, détaché de l’Église, volontiers méfiant envers les institutions religieuses, des centaines de milliers de personnes veulent voir un homme habillé en blanc traverser Paris. La veillée destinée aux 17-35 ans au Stade de France a affiché complet, et les organisateurs attendent entre 500 000 et 600 000 personnes pour la grande messe parisienne.
Il serait tentant d’y voir simplement un spectaculaire retour du catholicisme. Ce serait aller trop vite. Un sondage Ifop réalisé début septembre montre d’ailleurs une France beaucoup plus nuancée : 32 % des Français considèrent que Léon XIV défend plutôt bien les valeurs du catholicisme, tandis que 58 % répondent « ni bien ni mal ».
L’engouement dit peut-être autre chose.
Dans une société saturée d’informations, de conflits politiques, de réseaux sociaux, d’intelligence artificielle et de sollicitations permanentes, la figure du pape possède quelque chose devenu extrêmement rare : du symbole. Qu’on soit croyant, athée, agnostique ou parfaitement indifférent à la théologie, un pape représente deux mille ans d’histoire, une continuité, un rituel et l’idée qu’il existe encore quelque chose qui dépasse l’actualité de la semaine.
C’est peut-être cela qui attire.
La France n’est probablement pas en train de retourner massivement à la messe. Mais une partie d’elle semble chercher du sens, du collectif, de la verticalité, parfois même du sacré, au moment précis où beaucoup des anciennes structures collectives — politiques, syndicales, médiatiques ou idéologiques — ne produisent plus la même adhésion.
Et le phénomène est particulièrement intéressant chez les jeunes. Leur présence massive interdit de réduire la religion à une nostalgie de personnes âgées. Elle ne signifie pas davantage qu’une génération entière devient catholique. Elle montre au minimum que la question spirituelle n’a pas disparu avec TikTok, Netflix et ChatGPT.
Peut-être même est-ce l’inverse : plus le monde devient technologique, rapide et virtuel, plus certains éprouvent le besoin de cérémonies, de lieux, de silence, de communauté et de figures incarnées.
C’est là que cette visite devient passionnante au-delà du catholicisme.
On pourra discuter les positions de l’Église, son histoire, ses contradictions et son influence. On pourra être croyant ou ne croire absolument en rien. Mais lorsqu’un événement religieux réussit encore à déplacer plusieurs centaines de milliers de personnes dans l’une des sociétés les plus sécularisées d’Europe, le journaliste aurait tort de regarder uniquement le pape.
Il faut regarder la foule.
Parce qu’elle nous parle peut-être moins de Dieu que de notre époque.
