Avant de m’asseoir devant une feuille, mon corps
a déjà travaillé.
Je respire, j’assouplis mes articulations, je
marche, je m’entraîne. La concentration se
construit physiquement, au cours des heures, par
des gestes qui ont chacun leur rythme.
Mon corps fait partie du travail.
La page blanche reçoit tout ce qui l’a
silencieusement préparée.
J’ouvre les volets, l’air frais entre. Je m’habille,
je prépare un café, un thé, j’organise mes repas.
Chaque détail prépare le suivant.
Je médite, je respire, j’assouplis chaque
articulation. Je construis, jour après jour, un
corps capable de porter une journée.
Puis je marche, longtemps.
Le paysage travaille avant moi.
Je n’emporte rien. Quelque chose revient
toujours avec moi : des couleurs, des matières,
des rythmes, des silences.
Je lis quelques pages, jamais un seul livre,
plusieurs, comme on entretient plusieurs
conversations à la fois.
Puis le corps cède. Je dors quelques instants.
Une fatigue pleine, une fatigue qui prépare.
Je prends une douche froide. Quelque chose
se remet en mouvement.
Alors je m’assieds devant la page.
La concentration change de lieu. Elle a traversé le
souffle, les muscles, la marche, le regard, la
lecture. Elle rencontre la feuille.
La page blanche reçoit une respiration, une
marche, des lectures, des arbres, un corps, une
Journée entière.
Une couleur aperçue pendant la marche peut
disparaître. Une phrase lue peut s’effacer. Un
mouvement du corps ne laisser aucune forme
identifiable.
Rien n’a besoin d’être représenté pour
continuer d’agir.
Le corps a construit une qualité de présence, une
disponibilité, une intensité d’attention.
Lorsque ma main prend le crayon, elle appartient
au même corps qui a respiré, marché, porté, lu,
dormi.
La concentration poursuit son trajet.
Elle devient dessin.
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