Pris séparément, certains comportements peuvent sembler presque anodins. Demander où l’autre se trouve. Critiquer ses amis. Vérifier une dépense. Insister pour connaître le code de son téléphone. Mais leur accumulation finit par constituer un véritable système de domination.
Le contrôle coercitif peut consister à surveiller les déplacements, imposer une façon de s’habiller, empêcher de travailler, confisquer les revenus, contrôler les papiers administratifs, lire les messages, géolocaliser le téléphone, limiter les contacts avec la famille, décider des heures de sommeil ou utiliser les enfants pour maintenir une pression. Il peut aussi prendre la forme d’humiliations, de menaces, de chantage au suicide ou d’un climat permanent de peur.
La personne victime ne se demande plus seulement ce qu’elle désire. Elle anticipe continuellement la réaction de l’autre : « Est-ce qu’il ou elle va se mettre en colère ? », « Puis-je sortir sans provoquer une crise ? », « Ai-je le droit de dépenser cet argent ? » Peu à peu, elle adapte toute son existence pour éviter les représailles.
C’est précisément ce qui distingue le contrôle coercitif d’un conflit de couple ordinaire. Dans un conflit, deux personnes peuvent s’opposer tout en conservant leur liberté. Dans le contrôle coercitif, l’une organise la réduction de l’autonomie de l’autre. La question essentielle n’est donc pas : « Y a-t-il des disputes ? », mais : « L’un des deux a-t-il encore le droit de décider librement ? »
Est-ce une violence exclusivement masculine ?
Non. Une femme peut exercer un contrôle coercitif sur un homme. Cette violence existe également dans les couples homosexuels et lesbiens. Les hommes victimes doivent pouvoir être entendus sans ironie, sans soupçon automatique et sans cette injonction absurde à être assez forts pour se défendre seuls.
Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas que le phénomène serait parfaitement symétrique. Les données françaises sur les violences conjugales enregistrées en 2024 montrent que 84 % des victimes sont des femmes et que 85 % des personnes mises en cause sont des hommes. Les femmes sont également davantage exposées aux violences répétées, sexuelles, graves ou mortelles. Le contrôle coercitif s’inscrit donc très majoritairement dans une violence masculine exercée contre les femmes, même s’il ne leur est pas exclusivement réservé. ?Ministère de l’Intérieur
Il faut tenir ensemble ces deux vérités : aucune victime ne doit être effacée en raison de son sexe, mais les statistiques ne doivent pas davantage être niées au nom d’une égalité théorique. Dire que les hommes peuvent être victimes est juste. Prétendre que les proportions, les mécanismes et les conséquences seraient identiques ne l’est pas.
Le contrôle coercitif peut d’ailleurs se poursuivre, voire s’intensifier, après la séparation. Multiplication des procédures, refus de rendre les enfants, messages incessants, surveillance numérique, pensions volontairement impayées ou utilisation de l’autorité parentale deviennent alors de nouveaux instruments de domination. Quitter le domicile ne suffit pas toujours à quitter le système.
En France, le contrôle coercitif n’est pas encore une infraction pénale autonome clairement installée sous ce nom. Plusieurs comportements qui le composent peuvent toutefois être poursuivis : harcèlement conjugal, menaces, violences psychologiques, atteinte à la vie privée, cyberviolences ou violences économiques. Une proposition visant à inscrire explicitement cette notion dans le droit a été adoptée par l’Assemblée nationale en janvier 2025, mais son parcours législatif n’est pas achevé. ?Assemblée nationale
Nommer le contrôle coercitif permet surtout de comprendre pourquoi certaines victimes restent, reviennent ou semblent incapables de partir. Ce n’est pas nécessairement qu’elles acceptent la situation. C’est souvent que leur confiance, leurs ressources, leurs relations et leur capacité de décision ont été méthodiquement détruites.
La violence conjugale ne commence pas toujours par un coup. Elle peut commencer par un mot de passe exigé, une sortie interdite ou une remarque présentée comme une preuve d’amour. Son objectif profond reste le même : substituer la permission de l’autre à la liberté d’exister.
En cas de danger immédiat : 17 ou 112, et 114 par SMS. Le 3919 écoute et oriente les femmes victimes ainsi que leur entourage ; les hommes victimes peuvent notamment contacter le 116 006, service généraliste d’aide aux victimes.
