À l’origine, le populisme ne désigne pourtant ni une idéologie complète ni un simple mauvais comportement. Il repose sur une vision particulière de la société : d’un côté, un peuple considéré comme honnête, homogène et abandonné ; de l’autre, des élites présentées comme corrompues, coupées du réel et responsables de tous les malheurs. Le populiste affirme alors incarner directement la volonté du « vrai peuple », souvent contre les institutions, les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires.
Le cœur du populisme n’est donc pas de parler au peuple. Heureusement, toute démocratie cherche à le faire. Il n’est pas davantage populiste de dénoncer une injustice, de critiquer les puissants ou de demander davantage de souveraineté populaire. Le populisme commence lorsque le peuple est transformé en bloc unique, supposément pur, dont un dirigeant ou un mouvement prétend posséder l’unique voix légitime.
Cette nuance est essentielle. Dire que les classes populaires souffrent de l’inflation relève du constat politique. Affirmer que tous les problèmes viennent d’une petite caste malveillante et que celui qui vous parle est le seul capable de rendre le pouvoir au peuple relève d’une construction populiste. Le procédé consiste à simplifier une société complexe en un affrontement moral entre les bons et les mauvais.
Le populisme peut être de droite comme de gauche. À droite, « le peuple » est souvent défini par la nation, l’identité, les frontières et l’opposition aux immigrés, aux juges ou aux institutions européennes. À gauche, il peut être constitué contre l’oligarchie financière, les milliardaires, les multinationales ou la « caste » politique. Les adversaires changent, mais la mécanique reste comparable : le peuple contre ceux qui lui auraient confisqué le pouvoir.
Le problème est que le mot a progressivement quitté la science politique pour devenir une arme médiatique. « Populiste » signifie désormais, selon celui qui l’emploie : démagogue, extrémiste, simpliste, vulgaire, irresponsable ou simplement populaire. Une proposition dérange les économistes dominants ? Populisme. Une majorité rejette une réforme ? Populisme. Un référendum produit un résultat inattendu ? Poussée populiste. Un candidat parle sans reprendre le vocabulaire technocratique habituel ? Encore du populisme.
Cette utilisation paresseuse révèle parfois un certain mépris social. Qualifier une revendication de populiste permet d’éviter de se demander si elle correspond à une souffrance réelle. On discrédite celui qui proteste avant d’examiner ce qu’il dit. Le mot finit alors par signifier : « opinion du peuple que les gens sérieux ne devraient pas écouter ».
Mais l’excès inverse serait tout aussi trompeur. Sous prétexte que le terme est galvaudé, il ne faut pas nier l’existence de véritables stratégies populistes. Certains dirigeants exploitent la colère, inventent des ennemis intérieurs, promettent des solutions miraculeuses et présentent toute critique comme une trahison du peuple. Une fois au pouvoir, ils peuvent chercher à affaiblir la presse, la justice ou les institutions indépendantes au motif que celles-ci feraient obstacle à la volonté populaire.
Le populisme entretient ainsi une relation ambiguë avec la démocratie. Il peut réveiller des questions que les partis traditionnels ne veulent plus entendre. Il peut remettre au centre des citoyens abandonnés et dénoncer une confiscation réelle du pouvoir. Mais il peut aussi réduire la démocratie à la victoire d’une majorité momentanée, comme si celle-ci donnait tous les droits. Or la démocratie ne se limite pas aux élections : elle protège également les minorités, la pluralité des opinions, la séparation des pouvoirs et la possibilité de contester ceux qui gouvernent.
Pour employer correctement le mot, trois éléments devraient être réunis : la construction d’un peuple supposément homogène, la désignation d’élites nécessairement corrompues et la prétention d’un chef ou d’un mouvement à représenter seul la véritable volonté populaire. Sans cela, nous sommes peut-être face à de la colère, de la radicalité, de la démagogie ou de l’opportunisme, mais pas forcément face au populisme.
Le terme reste donc utile, à condition de ne pas le jeter sur tout ce qui dérange. Le populisme n’est ni le fait de plaire au peuple ni celui de parler simplement. Et le peuple n’est pas populiste lorsqu’il refuse une politique. À force de qualifier de populiste toute contestation du pouvoir, on finit paradoxalement par donner raison aux véritables populistes : ceux qui affirment que les élites n’écoutent plus personne.
Le grand n’importe quoi ne vient donc pas du concept lui-même, mais de son usage. Aujourd’hui, « populiste » sert trop souvent à clore une discussion plutôt qu’à comprendre un phénomène. Le mot devait permettre d’analyser une mécanique politique. Il est devenu, dans bien des débats, une manière vaguement élégante de dire : « Ces gens pensent mal. » Et cela, pour une démocratie, est peut-être plus inquiétant encore.
Définition étayée notamment par les travaux universitaires qui présentent le populisme comme une opposition morale entre un peuple supposé pur et des élites jugées corrompues, tout en soulignant la diversité de ses formes politiques. La Découverte
