Vingt ans plus tard, quelque chose d’assez logique s’est produit : **Facebook a vieilli avec eux.**
Ceux qui ont ouvert leur compte à 20, 25 ou 30 ans dans les années 2000 en ont aujourd’hui 40, 50 ou davantage. Ils n’ont pas forcément choisi Facebook comme on choisit aujourd’hui TikTok, Instagram ou une nouvelle application. Facebook est simplement resté là. Dans leur téléphone, dans leurs habitudes et parfois dans leur vie.
C’est probablement ce qui explique le mieux son image actuelle de « réseau social des vieux ».
Le phénomène est d’ailleurs plus subtil qu’un simple abandon de Facebook par la jeunesse. Aux États-Unis, les données du Pew Research Center montrent que Facebook reste utilisé par toutes les générations, mais que son cœur d’usage quotidien se situe davantage chez les 30-49 ans et les 50-64 ans. À l’inverse, Instagram, TikTok ou Snapchat sont beaucoup plus fortement associés aux plus jeunes.
En France non plus, Facebook n’est absolument pas devenu marginal. Les outils publicitaires de Meta faisaient encore apparaître environ **31,5 millions d’utilisateurs potentiellement joignables en France fin 2025**, soit près de 59 % des adultes. Autrement dit, le « réseau des vieux » reste gigantesque.
Mais son problème est ailleurs : **Facebook n’est plus culturellement jeune.**
Les nouvelles générations arrivent sur Internet sans avoir besoin de Facebook. Leur porte d’entrée est ailleurs. TikTok pour découvrir, Instagram pour se montrer ou suivre, Snapchat pour converser, YouTube pour regarder. Facebook ressemble parfois pour elles à ce que la télévision généraliste représentait pour leurs parents : quelque chose d’important, de massif, mais qui appartient déjà à une autre époque.
Il existe même une raison presque sociologique à cela : les jeunes ont toujours cherché des espaces où leurs parents ne sont pas.
Or Facebook est précisément devenu l’endroit où sont les parents.
Et parfois les grands-parents.
Difficile de construire une nouvelle identité numérique quand maman commente « tu es magnifique mon chéri ?? » sous chaque photographie.
Mais ceux qui sont restés sur Facebook ont une raison très puissante de ne pas partir : **ils y ont construit quinze ou vingt ans de vie numérique.**
Des centaines d’amis. Des groupes. Des photographies. Des anniversaires. Des souvenirs. Des anciens collègues. Des cousins éloignés. Des associations. Des pages locales. Des groupes consacrés à leur ville, leur quartier, leur passion ou leur métier.
Partir de Facebook, ce n’est donc pas seulement changer d’application.
C’est parfois abandonner une petite archive de sa propre existence.
Voilà pourquoi la fidélité à Facebook relève souvent moins de l’enthousiasme que de l’habitude. On ouvre l’application machinalement. Comme on allumait autrefois la radio en entrant dans la cuisine. On regarde deux anniversaires, trois publications d’amis, une information locale, une vidéo, puis on referme.
Et on recommence le lendemain.
Facebook possède également quelque chose que les réseaux plus récents reproduisent difficilement : **l’épaisseur du temps**.
Un compte Instagram peut être esthétique. TikTok peut être extraordinairement addictif. Mais Facebook conserve les traces d’une vie. Il vous rappelle soudain une photographie publiée il y a quatorze ans. Un voyage oublié. Une ancienne maison. Une personne disparue. Une soirée dont personne ne se souvenait plus.
Cette fonction mémorielle devient naturellement plus puissante à mesure que l’utilisateur vieillit.
Facebook n’est donc plus seulement un réseau social. Pour certains, il est devenu un **grenier numérique**.
Il faut également regarder ce qui s’y échange. Les groupes de quartier, les associations, les petites annonces, Marketplace, les communautés professionnelles ou les groupes consacrés à des passions précises donnent encore à Facebook une dimension pratique considérable.
On n’y va plus nécessairement pour être à la mode.
On y va parce que tout le monde y est déjà.
C’est précisément la force et la faiblesse du système.
Car un réseau social dépend énormément de ceux qui s’y trouvent. Quand vos amis, vos parents, votre club de sport, votre mairie, votre association et vos anciens camarades utilisent déjà Facebook, créer un compte ailleurs oblige presque à reconstruire entièrement son environnement numérique.
Cela demande un effort.
Et avec l’âge, on peut aussi avoir moins envie de recommencer éternellement à apprendre les codes d’une nouvelle plateforme simplement parce qu’elle vient de devenir branchée.
Facebook devient alors le réseau de ceux qui disent : **« Pourquoi changer ? Celui-ci fonctionne très bien. »**
Meta est parfaitement conscient du problème. Le groupe a d’ailleurs expliqué vouloir reconquérir les jeunes adultes et présenté cette population comme l’un des axes importants de l’avenir de Facebook. Reconnaître la nécessité de reconquérir les jeunes dit déjà beaucoup de la transformation démographique de la plateforme.
Il serait pourtant injuste de conclure que Facebook est condamné parce qu’il vieillit.
C’est même peut-être exactement l’inverse.
Une génération immense est en train de vieillir avec Internet pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Elle ne va évidemment pas cesser d’utiliser les outils numériques à 50, 60 ou 70 ans sous prétexte que des adolescents ont découvert une nouvelle application.
Facebook pourrait donc devenir quelque chose d’assez inédit : **le premier grand réseau social intergénérationnel vieillissant.**
Le réseau qui fut celui des étudiants est devenu celui des familles, des quinquagénaires, des associations, des retrouvailles et des souvenirs.
Et le plus amusant est peut-être encore à venir.
Dans vingt ans, ceux qui se moquent aujourd’hui des « vieux sur Facebook » auront eux-mêmes 40 ou 50 ans. Ils ouvriront peut-être toujours machinalement TikTok ou Instagram en se demandant pourquoi leurs enfants passent leur temps sur un nouveau réseau incompréhensible.
Ils expliqueront alors probablement :
« Moi, je reste sur TikTok. J’ai tous mes souvenirs dessus. »
Et leurs enfants les regarderont comme des vieux.
