Mais puisqu’un décès semble désormais obliger tout le monde à transformer chaque artiste en monument consensuel, j’ai envie de dire autre chose.
Moi, Catherine Ringer m’a toujours un peu dérangé. Et Fred Chichin encore davantage.
Pas musicalement seulement. Leur univers tout entier me mettait mal à l’aise.
Ils ne venaient pas de ma culture. Leur esthétique punk, pop, cabaret, déglinguée, leurs vêtements, leurs corps, leurs attitudes, cette manière de fabriquer du beau avec du bizarre, du kitsch avec du trash, m’agressaient presque lorsque j’étais jeune. Là où beaucoup voyaient une formidable liberté, je voyais aussi quelque chose de volontairement outrancier, parfois too much, parfois gênant.
Catherine Ringer avait un passé dans le cinéma pornographique qu’elle n’a jamais renié. Fred Chichin avait lui aussi traversé une jeunesse autrement plus chaotique que celle du chanteur de variétés bien coiffé. Leur monde venait de l’underground, des nuits parisiennes, du punk, de la provocation, des expériences et des excès.
Bref, les Rita étaient zarbi.
Et c’était justement une partie de leur identité.
Avec le temps, j’ai évidemment mieux compris ce que cette étrangeté avait de précieux. Ils ne ressemblaient à personne. Aujourd’hui où tant d’artistes semblent sortir du même logiciel, avec les mêmes vêtements, les mêmes productions et les mêmes stratégies de communication, cette singularité apparaît même presque luxueuse.
Mais comprendre leur importance ne m’oblige pas rétroactivement à les aimer.
C’est peut-être cela qui me gêne dans les hommages posthumes : cette étrange réécriture qui transforme soudain nos irritations d’hier en admiration unanime. La mort n’a jamais rendu une œuvre meilleure. Elle ne doit pas davantage effacer ce qui nous dérangeait chez ceux qui l’ont créée.
On peut respecter Catherine Ringer sans prétendre qu’on l’adorait.
On peut reconnaître que Fred Chichin et elle ont inventé un son, une esthétique et un couple artistique absolument singuliers tout en avouant qu’ils nous mettaient parfois franchement mal à l’aise.
On peut dire : vous avez compté, énormément, mais vous n’étiez pas ma famille artistique.
Et finalement, c’est peut-être un très bel hommage à leur rendre. Parce que les Rita Mitsouko n’étaient justement pas faits pour plaire à tout le monde. Ils étaient trop étranges, trop libres, trop excessifs pour cela.
Ils ont laissé des chansons que nous connaissons presque tous, et une empreinte qu’on ne pourra pas effacer.
Alors oui, mémoire aux Rita.
Mais sans les repeindre en beige pour l’éternité.
Reposez en paix, Fred et Catherine.
Vous étiez quand même sacrément zarbi.
Et au fond, c’était peut-être votre plus grande qualité.
