Avec The Father, Zeller avait accompli quelque chose d’assez extraordinaire : transformer une pièce française en véritable événement hollywoodien. Le film fut nommé à l’Oscar du meilleur film, Anthony Hopkins remporta celui du meilleur acteur et Florian Zeller, avec Christopher Hampton, celui du meilleur scénario adapté.
Autrement dit, pour une fois qu’un Français réussit à parler au monde entier sans avoir à s’excuser d’être ambitieux, applaudissons.
Et Bunker, son troisième long métrage, confirme cette dimension internationale. Le film, présenté à la Mostra de Venise en septembre 2026, réunit Penélope Cruz et Javier Bardem, auxquels s’ajoutent Stephen Graham, Paul Dano et Patrick Schwarzenegger. Il est tourné en anglais et en espagnol et constitue officiellement une coproduction entre la France et l’Espagne.
Voilà pour la bonne nouvelle.
Mais elle en cache peut-être une autre, un peu plus dérangeante.
Où sont les acteurs français ?
Dans le casting principal annoncé de Bunker, il n’y en a aucun. Penélope Cruz et Javier Bardem sont espagnols, Stephen Graham britannique, Paul Dano et Patrick Schwarzenegger américains.
Ce n’est évidemment pas un scandale. Et il serait absurde de réclamer à Florian Zeller une sorte de quota tricolore. Un réalisateur doit choisir les interprètes dont il rêve, ceux qui correspondent à ses personnages, à son univers et à l’économie de son film.
Mais la question mérite tout de même d’être posée.
Car le paradoxe devient assez fascinant : nous avons un cinéaste français, issu du théâtre français, qui écrit et réalise des films largement produits avec de l’argent et des sociétés françaises, Pathé Films, France 2 Cinéma et Mediawan figurent notamment parmi les structures associées à Bunker, mais dont les acteurs français ont pratiquement disparu de l’écran.
Et c’est peut-être dommage.
Pas parce qu’il faudrait remplacer Javier Bardem par un Français ou Penélope Cruz par une Française. Ce serait ridicule. Ils sont précisément l’une des grandes forces et l’une des raisons d’être de Bunker. Mais pourquoi ne pas imaginer, autour d’eux, quelques-uns des immenses comédiens que possède le cinéma français ?
La France ne manque tout de même pas d’acteurs capables de jouer dans un film international en anglais. Au contraire. Ce mélange pourrait même devenir passionnant : conserver cette ambition hollywoodienne et européenne tout en faisant entrer des visages français dans cet univers.
Parce que le véritable luxe, aujourd’hui, n’est peut-être plus de fabriquer des films « français » d’un côté et des films « internationaux » de l’autre. C’est de mélanger les deux.
C’est d’imaginer Bardem face à un acteur français. Penélope Cruz donnant la réplique à une Française. Des comédiens venus de Paris, Londres, Madrid ou Los Angeles réunis dans le même film sans que personne ne se demande quelle nationalité doit avoir le cinéma.
Florian Zeller a déjà franchi la frontière la plus difficile : celle qui sépare souvent les créateurs français du grand cinéma international.
Il serait assez beau que, maintenant qu’il est passé de l’autre côté, il laisse parfois la porte ouverte derrière lui.
Réjouissons-nous donc de voir Florian Zeller réussir à Hollywood, à Londres, à Madrid, à Venise ou ailleurs. Souhaitons-lui même d’aller encore beaucoup plus loin.
Mais rêvons aussi qu’un jour, au milieu de tous ces grands noms internationaux, apparaisse de nouveau un grand nom français.
Non par patriotisme. Simplement parce que nous en avons beaucoup en stock.
